Alors que la pandémie de coronavirus connaît un essoufflement en Europe et notamment en France, elle continue de sévir lourdement en Amérique latine. La propagation du Covid-19 ne cesse de s’accélérer dans la région. A titre d’illustration, le Brésil est devenu depuis quelques jours le nouvel épicentre de l’épidémie et le troisième pays au monde à compter le plus de victimes.

Face à cette situation sanitaire, les pays de l’Amérique du Sud décident de ne pas adopter des stratégies de déconfinement similaires : le Mexique entame sa deuxième semaine de déconfinement alors que l’Argentine décide de poursuivre le confinement, avec quelques aménagements.

L’équipe de l’ASFE s’est entretenue avec Christophe Dubois, avocat et représentant de l’ASFE en Argentine, pour en apprendre davantage.

Quelle est la situation actuelle en Argentine ?

L’Argentine est confinée depuis le 20 mars 2020, date à laquelle elle comptait 128 cas déclarés. 

Avec une courbe des contagions qui ne parvient pas à son sommet, l’Argentine est victime de son propre succès : à ce jour il y a eu 23.620 cas avérés 698 décès et 7.305 personnes récupérées. C’est peu, toutes proportions gardées, en comparaison avec les 710.000 cas de son voisin brésilien.

Après 80 jours de confinement (l’un des plus longs au monde), le gouvernement argentin a décidé de prolonger sa politique d’isolement. Comment l’expliquez-vous ?

Tout d’abord parce qu’elle n’a toujours pas atteint son pic de contaminations et qu’elle n’a pas les ressources (tests, lits d’hôpitaux) pour y faire face. Ensuite, le peu de cas de COVID est vu comme un succès de la gestion faite par les politiques (et mesurée dans les enquêtes) sauf qu’ils ne savent pas comment sortir du confinement vu que le pire risque d’arriver tant du point de vue sanitaire qu’économique.

Comment la décision de poursuivre cette politique de confinement est-elle perçue par la population argentine ?

La population argentine a scrupuleusement respecté les consignes au départ, comprenant l’ampleur des enjeux. Mais après plus de 80 jours elle s’impatiente et se relâche : les rues, auparavant désertes, se remplissent peu à peu. Il faut dire que le confinement est aussi un des plus durs au monde : il était interdit jusque lundi dernier de faire des activités physiques en plein air…

Pensez-vous que cette quarantaine, décidée très tôt en Argentine, a permis d’éviter un scénario catastrophe ?

Oui et non. La population a été peu touchée par le COVID mais celui-ci n’est malheureusement pas sous contrôle. De fait, le gouvernement est obligé de prolonger la quarantaine jusqu’au 28 juin prochain. Si la catastrophe n’est pas sanitaire, et on ne le sait pas encore, elle sera certainement économique voir institutionnelle.

Aujourd’hui, quel bilan peut-on faire de cette crise sanitaire en Argentine ? (moyens humains, matériels, organisationnels, etc.)

Les services hospitaliers n’ont jamais été sous tension du fait des peu de cas mais d’un autre côté peu de tests ont été réalisés du fait du peu de moyens existants, ce qui laisse des doutes sur les données concernant la crise.

Il y a une quinzaine de jours, la Villa 31 (le plus ancien bidonville de Buenos Aires) a connu une forte expansion de cas contaminés. Surpeuplée et précaire, cette ville dans la ville est même devenue le principal foyer de contamination du pays. Le gouvernement argentin a-t-il pu lutter contre l’expansion des cas dans cette zone ? Quels sont les moyens mis en œuvre ?

D’autres foyers de contagion sont apparus dans d’autres bidonvilles de la région de Buenos Aires où les conditions d’hygiène sont rudimentaires. A Villa Azul, un bidonville de la banlieue de Buenos Aires où de nouveaux cas viennent d’être déclarés les autorités ont décidé d’isoler les habitants afin de ne pas propager le virus.

Comment la communauté française en Argentine vit-elle cette crise sanitaire ?

La communauté française est très inquiète. D’une part, du fait de la crise économique qui va certainement être très forte : beaucoup envisagent sérieusement de rentrer en France. D’autre part, du fait de l’éloignement de la France, l’absence de vols commerciaux et de visibilité sur les moyens de voyager est un sujet d’inquiétude permanent.

Avez-vous autre chose à ajouter ?

Personnellement, je suis inquiet du fonctionnement institutionnel du pays. Tous les pouvoirs sont entre les mains de l’exécutif qui gouverne par ordonnances et sans contrôle. Le Congrès est réduit à un agenda minimum déterminé par le pouvoir exécutif. La justice ne fonctionne plus depuis le début de la quarantaine. Elle s’est activée seulement ponctuellement pour libérer des prisonniers jugés pour corruption.