“Les petites actions du quotidien sont essentielles pour l’avenir”

Frédéric Tardieu est l’heureux propriétaire de l’île de Pangatalan, au nord-est de l’archipel de Palawan aux Philippines. Avec son épouse Christina, ils y travaillent depuis plus de 10 ans afin d’y restaurer la biodiversité notamment les coraux et la vie sous-marine. Il est lauréat du Trophée des Français de l’étranger 2022 catégorie innovation organisé par le Petit Journal. L’ASFE s’est entretenue avec cet homme qui lutte pour la préservation de l’environnement.

Pourriez-vous vous présenter en quelques mots ?

Je m’appelle Frédéric Tardieu, Marseillais de 65 ans, installé sur l’île de Pangatalan. J’ai un parcours très atypique. J’étais dans l’immobilier et puis en anticipant la retraite j’ai fait un changement à 360 degrés.

Mon épouse, Christina, était décoratrice d’intérieur et elle désirait franchir le pas. On ne voulait pas faire comme tout le monde, on souffrait un peu d’une vie bien rangée.  

L’idée de changer de vie est une idée commune mais je reconnais que ma femme était plus pressante que moi sur le sujet et j’ai évidemment accepté. 

Pourquoi avez-vous choisi de développer votre projet dans cette région du monde :  l’île de Pangatalan ?

Parce qu’avant l’immobilier, j’étais coiffeur et un jour, un magazine VSD traînait sur la table, à l’intérieur le reportage d’un Marseillais, Thierry, qui avait acheté une île aux Philippines. En 1992, nous avons décidé d’aller le voir et nous sommes tombés amoureux de cette contrée. A l’époque, il n’y avait rien du tout, pas de route, pas d’électricité, pas d’eau courante, rien. 

Quand nous sommes revenus en 2010, dans le cadre d’un périple asiatique pour revoir Thierry, il avait scolarisé ces enfants et donc revendu son île. En finissant le voyage, ma femme m’a dit « nous nous sommes trompés dans notre recherche », car à la base nous recherchions toujours à l’ouest alors que finalement c’est l’est qui nous appelait, par son coté encore sauvage.

Ma femme et Thierry sont allés visiter des sites, je lui avais surtout dit de ne pas acheter une île et évidemment, elle est rentrée avec une île. Mais elle savait ce qu’elle faisait en choisissant ce petit bout de terre, c’était un choix judicieux.  

Maintenant, nous vivons pleinement sur Pangatalan, elle est une des 5 plus petites îles habitées au monde. Actuellement, il y a 25 personnes qui travaillent tous les jours sur Pangatalan, ils viennent en pirogue des îles voisines. Parfois certains biologistes français ou internationaux restent dormir, mais nous voulons retrouver de la tranquillité. A notre arrivée il y avait très peu d’animaux sur ce petit territoire, maintenant, nous cohabitons avec de nombreuses espèces et nous monopolisons que 5% du territoire. Nos enfants vivent sur la grande île de Palawan et viennent nous voir régulièrement. J’ai de la chance d’avoir un petit fils de 8 ans qui est un vrai Robinson.

Emplacement de l’île de Pangatalan

Comment votre projet s’est articulé ? Quels étaient vos principaux objectifs ?

Alors, sans mentir au départ, l’idée était de rentabiliser l’investissement en louant Pangatalan. Mais après avoir replanté plus de 70 000 arbres, installé l’eau courante, le système solaire, créé une ferme biologique et nous, nous sommes pris au jeu de l’exemplarité durable. Également pour la mer, autour de Pangatalan les récifs coralliens étaient partiellement détruits par la pêche à la dynamite et au cyanure, nous voulions alors aussi restaurer cela en créant une aire marine protégée en accord avec les autorités locales. Nous avons eu l’occasion de rencontrer un marin biologique, Thomas Pavy, qui donnait des cours de plongée dans la baie de Bacuit à 60 km de chez nous. J’avais la volonté d’intervenir dans la mer mais je n’avais pas les connaissances nécessaires. 

Deux années après nos initiatives de restauration des coraux, un représentant de l’Unesco est venu nous voir car il voulait enquêter sur nos méthodes de travail. Un article a été publié sans que l’on soit au courant et « la machine » était lancée. Après cela, des laboratoires, des scientifiques nous ont contactés. Maintenant nous sommes une plateforme, ou plutôt un incubateur à idées. Nous avons décidé de mettre notre initiative personnelle en open source afin que chacun puisse en profiter et la reproduire. Le projet est soutenu par de nombreux mécènes publics et privés. 

Avez-vous rencontré des difficultés particulières lorsque vous vous êtes lancés dans ce projet ?

Il y a toujours un scepticisme en Asie car nous sommes étrangers mais nous avons eu la chance de travailler rapidement avec le ministère de la biodiversité. 

En 2019, nous avons commencé à démarcher les autorités locales pour un projet plus grand et impliquer les communautés locales. Je dirais que nous avons un vrai partenariat avec les Philippines. 

Aujourd’hui j’exerce un nouveau métier et je dirige une petite association, je gère l’humain, le budget, les partenaires et nous devons toujours être au sommet avec des solutions innovantes, fiables et duplicables.

Lorsque vous êtes arrivé sur l’île, la pêche intensive avait déjà beaucoup détruit les fonds marins. De quelle manière avez-vous fait pour restaurer les coraux et leur environnement ?

Je me suis informé et documenté sur les méthodes et des techniques de restauration du corail. Celles-ci ne me convenaient pas et je ne me sentais pas de les plagier. 

Donc avec Thomas, nous avons inventé notre propre récif artificiel, peu coûteux et simple à reproduire.

Nous l’avons testé et avec les conseils du CSM (Centre Scientifique de Monaco) nous réalisons nos premiers bouturages. Les résultats ont été positifs et encourageants pour l’avenir de notre récif

On bouture au maximum 12 morceaux de corail par récif artificiel, quand les coraux environnants se reproduisent naturellement de nouvelles larves viennent se fixer sur les surfaces libres de nos supports. Maintenant nous avons davantage de coraux naturels que de bouturages, nos structures sont 100% intégrées. 

Nous avons mené des études durant 2 années avec des caméras embarquées, pour comprendre comment de manière durable la vie marine colonise ces nouveaux récifs et le résultat est incroyable.   

Pour restaurer un récif partiellement détruit, nous installons « des patchs » de 10/12 récifs artificiels tous les 50/100 mètres, et nous les laissons interagir. Egalement nous avons compris qu’il fallait laisser vieillir nos récifs artificiels au soleil avant de les immerger, afin de ne dégager aucune nocivité dans la mer, nous n’utilisons aucune colle, aucun plastique, aucun composant chimique pour fixer nos coraux. 

L’éco-tourisme se développe et devient de plus en plus une mode, vous avez décidé de le limiter sur votre île, pouvez-vous nous expliquer l’écotourisme que vous avez mis en place ?

Pour avancer dans nos projets pour l’océan, nous avons besoin d’argent et d’engagements durables de nos partenaires et la pandémie nous a bien montré que l’autonomie sera essentielle pour l’avenir. Nous privatisons l’île uniquement 100 jours par an, pour 6 personnes d’une même famille ou d’un même groupe d’amis. Avant de venir, ils doivent remplir un questionnaire et doivent accepter nos critères : pas de clim, pas de musique bruyante, et à partir de 22 heures aucune lumière jusqu’au petit matin. 

Au début, les clients étaient interloqués par ce règlement mais ils comprennent maintenant pourquoi nous faisons cela et ils s’intéressent au projet. Ce qui est amusant, c’est qu’ils déposent leurs valises de luxe et reviennent complètement à l’essentiel, car des lieux comme l’ile de Pangatalan deviennent de plus en plus rares. La majorité du temps, nous partons mais beaucoup de gens veulent nous rencontrer afin de comprendre notre projet. 

Cela fonctionne via le bouche-à-oreille, nous choisissons nos clients et il y a comme un « ticket » pour les personnes qui se sont bien comportées et qui recommandent leurs amis. C’est un peu un privilège et ça donne envie.

L’île de Pangatalan

En voyant vos résultats, des villages de la baie ont été intéressés pour créer eux aussi leur aire marine protégée, vous avez donc lancé le projet Sea Academy Palawan en quoi consiste-il ?

L’idée nous est venue avec le constat de résilience de notre aire marine protégée, nous voulons vraiment impliquer les populations locales à faire de même. Alors, effectivement, on demande aux populations de sacrifier une partie de leur territoire de pêche mais en compensation, nous créons des emplois, nous les aidons à étudier et nous les formons à la plongée en bouteille etc. 

Les populations isolées dépendent uniquement des ressources des récifs coralliens, elles subissent directement la dégradation de leur océan, ils sont les laissés-pour-compte des décisions politiques qui aggravent la situation. Sur notre île, nous vivons avec tout le confort possible d’une île et nous ne pouvons pas continuer ainsi sans venir en aide aux villages voisins de 800 à 1500 personnes qui ont de moins en moins de ressources naturelles pour s’alimenter.

Aujourd’hui, je suis le directeur Asie Pacifique de Small Island Organisation (SMILO), qui souhaite contribuer à un meilleur équilibre entre développement humain et protection de l’environnement sur les petites îles du monde.

Avez-vous d’autres projets que vous souhaiteriez développer ?

Je ne suis pas multicarte et beaucoup de projets sont en cours. Mais notre but principal d’ici 2025 est de devenir la première baie au monde avec 10 aires marines protégées et connectées, gérées directement par les communautés insulaires.

Aujourd’hui nous en avons déjà 4, 3 nouvelles sont en attente, arriver à 10 sera mon défi, je connais le processus mais j’ai besoin de les faire valider et sanctuariser par le gouvernement.  La France a choisi, notre fondation, Sulubaaï, avec 4 autres projets – pour son Side Event à l’occasion du « One Ocean United Nations » conférence qui se tiendra à Lisbonne fin juin.

L’équipe de Sulubaaï Envrionmental Foundation

Avez-vous un message à faire passer ?

Oui, tout un chacun à son niveau peut être un acteur du changement, même lorsque l’on vit en ville, les petites actions du quotidien sont essentielles pour l’avenir.

Frédéric Tardieu, co-fondateur président de Sulubaaï
Chris Tardieu, co-fondatrice de Sulubaaï et gestionnaire de Pangatalan Island

3 commentaires

  1. Une extraordinaire initiative. Bravo ! On a besoin de gens comme vous s’engageant pleinement dans la protection de la nature et qui n’en oublient pas pour autant les humains vivant dans le cadre environnental choisi.

  2. Tres belle histoire! Vous etes inspirants! Je me sens identifiee avec l’Open Source et les changements de vie. Je suis ingenieure en chimie et j’habite maintenant un village de 1600 habitants en Argentine, ou j’ai créé avec mon mari une entreprise de construction ecologique et phytoepuration. J’espere recevoir un jour un ticket pour Pangatalan =D

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