La Russie prépare sa population à l’éventualité d’un isolement long du pays

Le conflit russo-ukrainien bouleverse l’équilibre européen et mondial depuis maintenant près de 4 mois. Après avoir recueilli le témoignage de la situation des Français en Ukraine, l’ASFE s’est entretenue avec Robert Callens, entrepreneur Français en Russie depuis plus de 15 ans.

En mars 2022, les autorités françaises ont conseillé aux Français résidant en Russie de quitter le pays s’ils le pouvaient à la suite du conflit russo-ukrainien. Pouvez-vous nous dire quelle est la situation politique en Russie ?

Dans le contexte de crise politique qui oppose la Russie à l’Ukraine, le message général des autorités russes est un message de résilience, de volontarisme et d’adaptation face aux circonstances que traverse la Russie. Elles préparent la population à l’éventualité d’un isolement du pays.

Les autorités ont rappelé qu’il ne fallait pas rechercher de solutions de substitution notamment l’importation des biens et de services européens. Elles insistent sur le fait que cette crise devrait être perçue comme une opportunité pour la Russie. L’ouverture de nouvelles voies de coopération et sa diversification peut permettre à la Russie de nouer des partenariats commerciaux avec d’autres pays.

Selon le Kremlin, cette nouvelle conjoncture force le pays à trouver des solutions idoines pour contrer les sanctions. Cela passe par la consolidation de partenariats consentis dans le cadre de la coopération bilatérale qui peut d’une part, leur permettre de développer des technologies et d’autre part à terme, se passer des importations en provenance de l’Occident.

Par ailleurs, les autorités russes affirment vouloir rester un pays ouvert même aux investisseurs et aux entreprises issus des pays inamicaux, envers qui, elles déclarent qu’aucune mesure discriminatoire ne sera prise.

Le Vice-premier ministre, Andreï Belousovo a déclaré être favorable à une révision des mécanismes économiques en vigueur, arguant que la priorité est la croissance.

Cette apparente volonté des autorités russes de maintenir et de consolider une coopération économique est illustrée par le sommet de Saint-Pétersbourg (SPIEF) qui s’est tenu le 15 juin dernier. Lors de son intervention, Vladimir Poutine a mis l’accent sur les changements profonds en cours dans le pays et la nécessaire reconfiguration de l’économie russe compte tenu de la rupture avec l’Occident.

Autre point important pour la politique russe, la décision commune de la Lituanie et de l’Union Européenne de fermer le transit des marchandises sous sanction à destination de Kaliningrad, soit 50% du transit ferroviaire. 

De nombreuses sanctions économiques et politiques ont été prises par la France et l’Union européenne : quelles sont ces sanctions et quelles conséquences cette décision a-t-elle sur nos relations bilatérales ?

Les sanctions économiques sans précédent qui sont prises contre la Russie ont effectivement un impact immédiat sur les relations bilatérales. On assiste depuis le début de la guerre à une baisse des approvisionnements en gaz russe vers l’Allemagne, l’Italie et la France imputable en partie au refus du Canada de restituer des turbines Siemens envoyées en maintenance.

On estime que 5 à 7 millions de tonnes de céréales provenant de l’Ukraine sont bloquées dans des ports ukrainiens. Si cela n’est pas suffisant pour déclencher une crise alimentaire mondiale, c’est le caractère systémique de la crise qui pose problème et a des conséquences in fine sur les entreprises qui produisent, achètent et transportent des engrais, des fertilisants et des céréales. Force est de constater que cette situation profite à d’autres partenaires tels que la Chine et l’Inde.

En effet, les chiffres sont éloquents : la Chine a augmenté durant le mois de mai 2022 de 55 % ses achats en pétrole russe. L’Inde s’illustre par son importation record de pétrole russe. Elle a en effet acheté près de 2 fois plus de pétrole russe depuis fin février que sur l’ensemble de l’année 2021.

Le charbon russe sous embargo européen à partir d’août 2022 est devenu attractif pour l’Inde et depuis mars, ces importations ont atteint 1,4 million de tonnes, soit son plus haut niveau depuis janvier 2020.

Comme vous, certains Français ont choisi de rester en Russie. Pourquoi ?

La question de rester ou de partir d’un pays où l’on vit durant une situation de crise mondiale n’est jamais aisée. Cela l’est d’autant moins lorsqu’on y a des intérêts et construit une grande partie de sa vie personnelle et professionnelle. 

Bon nombre de Français ont été confrontés à une décision difficile. Certains ont fait le choix de partir tandis que d’autres, comme moi, ont pris la décision de rester. Selon moi, le choix de rester se comprend pour deux raisons fondamentales, l’une d’ordre familial et l’autre d’ordre professionnel. 

Les motivations d’ordre familial, regroupent souvent des binationaux ou bien des Français qui détiennent un titre de séjour illimité et sont bien insérés dans la société russe. Ils peuvent aussi être propriétaires de biens immobiliers : domicile et/ou maison de campagne (Datcha) pour les longs week-ends hors de Moscou. À cela s’ajoute le fait que leurs époux ou épouses sont de nationalité russe et leurs enfants sont binationaux et sont inscrits dans des écoles russes.

Les arguments professionnels sont avancés principalement pour ceux qui sont auto-entrepreneurs ou et entrepreneurs ou qui sont employés de manière stable au sein d’entreprises russes. Eu égard aux différents enjeux ci-dessus, on peut aisément comprendre la décision de ne pas renoncer à toute une vie par crainte de repartir de zéro en France. Enfin, les premiers témoignages de Français rentrés de Russie commencent à nous parvenir. Ils insistent sur la difficulté à se réinstaller en France.

Le conflit en Ukraine a également eu des conséquences sur le Lycée Français de Moscou : qu’en est-il actuellement ?

Le conflit a un impact sur l’enseignement en présentiel car toutes les écoles ont fermé leurs portes à un moment ou à un autre. Depuis lors, l’enseignement se fait en distanciel comme durant la période Covid-19. Toutefois, le lycée français a annoncé la reprise des cours en présentiel et une rentrée pour le 2 septembre 2022. 

Pouvez-vous nous décrire votre quotidien et les difficultés que vous rencontrez ? Comment la communauté française s’est-elle organisée ?

Les principales préoccupations des Français qui résident en Russie s’articulent autour de trois axes. 

  • Le premier point concerne les formalités administratives dans le cadre du retour en France. 

Lorsqu’ils doivent séjourner en France, une majorité de Français s’interroge sur les règles qui régissent leur situation. A fortiori dans un contexte de crise sécuritaire où il y a de nombreuses frontières hautement surveillées. 

Par exemple si un Français souhaite revenir en France avec sa famille, mais son époux et les enfants ne sont pas détenteurs de la nationalité française. Quelles sont les règles spécifiques qui régissent cette situation ? 

Bien souvent, on constate sur le terrain qu’il y a une méconnaissance des documents dont ils doivent se munir : test PCR, copie du certificat mariage etc dans ce contexte particulier. Autre exemple, pour un trajet Tallinn-Moscou vers Paris pour les non nationaux qui ont un passeport russe, un test PCR est demandé. Toutes ces solutions de secours résultent du blocage des frontières et des vols à destination de la Russie par l’Union Européenne.

À cela s’ajoute l’augmentation considérable du coût des billets d’avion en provenance de la Turquie, de l’Arménie, de Dubaï, du Kazakhstan et de la Serbie qui ont triplé si ce n’est quadruplé ces derniers mois. Les vols sont souvent complets et les prix des billets varient de manière importante en fonction du taux de remplissage de l’avion.

Les moins fortunés de nos compatriotes sont contraints de rechercher des solutions alternatives comme les trajets en voiture par l’Estonie. 

  • Le deuxième axe renvoie à la méconnaissance des conséquences de certaines sanctions qui ont été prises contre la Russie. 

À titre d’exemple, beaucoup se demandent si les transferts Swift fonctionnent encore car la situation n’est pas identique au sein de toutes les banques. Par exemple chez ROSBANK Ex-société Générale, les transferts Swift fonctionnent toujours, mais seulement en dollars américains et pour des montants de moins de 10 000 USD.

  • Enfin, le troisième axe concerne les préoccupations tenant à la réception et l’envoi des courriers à l’international. 

Les centres de distribution de courrier international, Fedex – UPS et autres ne fonctionnent plus en Russie. Par conséquent,  il n’existe plus de possibilités de recevoir des courriers entre la France et la Russie via ce dispositif. 

Cela représente une contrainte considérable, particulièrement pour les démarches administratives. Une alternative solidaire a été instaurée par la communauté française de Russie, pour faire face à cette contrainte. Elle consiste à rechercher des personnes susceptibles de ramener en Russie des documents de France dont ils ont besoin pour des démarches administratives. 

Bien que cette initiative solidaire soit noble, on déplore qu’elle vienne des Français eux-mêmes et non des autorités : les consulats français en Russie pourraient très bien pour ce type de document, en assurer l’obtention et le transit.

Par exemple, pour un « VNJ », un titre de séjour russe, il est demandé un extrait de casier judiciaire avec apostille. Il faut en faire la demande, le recevoir chez soi en France puis le faire apostiller à la cour d’appel qui le retourne au domicile puis enfin trouver une personne qui se charge de vous le ramener en Russie.

Un commentaire

  1. Français ayant vécu dix ans en Russie, avec une famille Russe, ayant choisi de nous réfugier en France.

    Les « entrepreneurs » Français « installés en Russie depuis 20 ans » sont prêts à tout pour minimiser les actions du gouvernement russe dont ils dépendent, pour continuer leur quête de profit éternel. Quel dommage que ni les journalistes Français ni les Français honnêtes installés en Russie pour d’autres raisons que l’exploitation de la corruption qui y est rampante ne puisse produire une synthèse réaliste de la situation.

    Voici donc la version courte, mais terre à terre pour les lecteurs que cela intéresse :

    – la Russie n’est pas ouverte aux collaborations avec les pays qu’elle a désigné être « inamicaux » ( https://en.wikipedia.org/wiki/Unfriendly_Countries_List ), pas plus qu’elle ne l’était avant cette année sans même publier de liste officielle, de plus les entreprises étrangères qui quittent le pays voient leurs locaux et infrastructure saisis par le gouvernement

    – le gouvernement russe répète à longueur de journée que rien n’a changé pour la population, et que les sanctions n’auront aucun impact notoire

    – le sommet économique 2022 de Saint-Pétersbourg a été marqué par la présence d’une délégation Talibane et de l’absence totale de toute entreprise notoire qui avait jusque-là participé au salon

    – les bi-nationaux Franco-Russes qui disposent de bien immobiliers et qui quittent la Russie sont dans l’incapacité légale de vendre leurs biens ( en représailles )

    – revenir s’installer en France est bien moins compliqué que d’aller s’installer en Russie en premier lieu, encore une fois le gouvernement russe agite un épouvantail pour empêcher un exode de cerveaux

    Bref : la Russie va subir une agonie que la population commencera déjà à ressentir cet été lorsque des millions d’étudiants seront incapables de trouver un travail temporaire, ou quand les stocks de produits importés dans les magasins atteindront un niveau nul. Les Français qui restent ont soit un intérêt financier à rester jusqu’au bout, soient sont tombés sous l’emprise des fables répétées en boucle qui comparent la situation actuelle avec la seconde guerre mondiale.

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