“Le carnaval coule dans les veines des Brésiliens”

Après deux ans d’absence à cause de la pandémie mondiale de Covid-19, le carnaval de Rio a signé son grand retour. La « ville merveilleuse » a de nouveau célébré cet événement planétaire dans les plumes, les paillettes et la joie immense des Brésiliens. L’équipe de l’ASFE s’est entretenue avec Hugo Aguilaniu, référent ASFE résidant à Rio de Janeiro, sur ce sujet.

Le carnaval de Rio a repris de plus belle vendredi dernier, pour la première fois après deux annulations consécutives dues à la pandémie de Covid-19. Est-ce que la fête s’est bien déroulée ? Comment était l’ambiance générale ?

Quand on pense au Carnaval de Rio, on imagine souvent le fameux défilé sur le Sambodrome du Sapucaí.  Dans la ville de Rio, le carnaval commence en fait bien avant avec les « blocos » de carnaval qui défilent dans les rues de la ville pendant les mois de janvier et de février. Pour son retour post-pandémie, tout est un peu diffèrent.

D’abord le défilé du Sambodrome a été reporté en raison de la vague « omicron » qui n’a pas permis un défilé pendant les jours fériés traditionnellement dédiés au carnaval. En plus, les blocos ne sont pas officiellement autorisés, même si quelques blocos non officiels se forment parfois dans le centre de la ville. Le peuple carioca est heureux de retrouver son carnaval même si la douce folie qui s’empare normalement de la ville n’est pas encore totalement retrouvée. Le défilé au Sambodrome a malheureusement été entaché d’un accident mortel. Une fillette de onze ans a succombé à ses blessures après avoir été percutée par un char allégorique lors du premier jour des défilés. Il est à noter que ce genre d’accidents restent rarissimes.

Le Covid a fait du Brésil le deuxième pays le plus endeuillé au monde derrière les Etats-Unis avec plus de 660 000 morts. Des mesures sanitaires ont-elles été spécifiquement adoptées durant l’évènement ?

Les masques ne sont plus obligatoires à Rio. La seule exigence est une preuve de vaccination. 99,8% des Cariocas adultes et 92,3% de la population âgée de plus de 5 ans ont reçu deux doses de vaccins et 62,3% de la population adulte a reçu une troisième dose. Cette exigence n’est donc pas un grand problème. 

Comment a été vécue l’annulation du Carnaval de Rio pendant deux années de suite par les Brésiliens ?

Très mal, mais tout le monde a bien compris qu’il n’était pas possible d’organiser le carnaval pendant la pandémie. Il ne faut pas oublier que l’évènement phare de Rio constitue une grande source de revenus pour la ville et pour les écoles de samba, reparties dans les quartiers les plus défavorisés de la ville. C’est donc dans ces quartiers que l’impact financier a été le plus dur. Mais il y a aussi l’impact culturel. Le carnaval coule dans les veines des Brésiliens, et plus particulièrement des Cariocas. Deux années de souffrance donc pour le peuple de la fête.

Lors de la dernière édition, en 2020, Rio avait reçu plus de 2,1 millions de touristes. Le carnaval de 2022 a-t-il réussi à rassembler beaucoup de personnes ?

En 2020, les touristes représentaient 23% des spectateurs du défilé. Cette année, les touristes ne représentent que 14 % des spectateurs. Ceci s’explique bien sûr par le fait que les dates du Carnaval ont été changées de février à avril au dernier moment et que les échanges touristiques ne sont pas encore revenus à la normale. En termes d’arrivées sur Rio, 2022 est marqué par une reprise de 70% par rapport à début 2020.

Beaucoup de groupes de musiciens, artistes et musiciens ont pu défiler. Est-ce qu’un thème particulier a été abordé ? A quelques mois des élections présidentielles, est-ce que c’était également un rendez-vous politisé ?

Toutes les écoles de samba traditionnelles ont défilé. Aucune ne manquait à l’appel. Chaque école présente un thème, mais cette année, beaucoup ont choisi des thèmes liés à la culture afro-brésilienne. Des écoles comme la Grande Rio, Beija Flor ou Portela ont choisi de mettre en avant des divinités des religions afro-brésiliennes, appelés Orixas. Un Brésil fier de sa mixité donc à l’honneur avec l’affirmation de ces religions souvent cachées, réprimées. Évidemment, on peut y voir une forme de résistance au pouvoir en place qui ne prône pas particulièrement la diversité culturelle ou religieuse.

Avec le recul de la pandémie, est-ce que le scrutin présidentiel d’octobre, annoncé comme celui de tous les dangers, est déjà dans les esprits des citoyens brésiliens ?

Oui, l’échéance électorale du mois d’cctobre est dans tous les esprits. Pour l’instant, Jair Bolsonaro et Lula sont les deux principaux protagonistes et la dispute sera âpre. Entre le dégoût d’un Bolsonaro erratique dont la présidence a été largement dominée par des déclarations scandaleuses et par les interventions incessantes de la Cour suprême de justice pour contenir un pouvoir exécutif flirtant sans cesse avec des idées anticonstitutionnelles ou simplement illégales et un rejet encore fort du Parti des travailleurs qui a déçu beaucoup de Brésiliens en s’adonnant à des pratiques douteuses et entaché par des scandales de corruption. Aujourd’hui, Lula est favori mais il reste encore beaucoup de temps et tout peut encore changer.

Il est à noter que les partis traditionnels travaillent d’arrache-pied pour pouvoir proposer une « troisième alternative » dont on a du mal à voir comment elle pourrait fédérer suffisamment de votes pour avoir de réelles chances mais qui pourrait changer les équilibres à la faveur d’un des deux favoris.

Hugo Aguilaniu, référent ASFE résidant à Rio de Janeiro

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