“Les violences conjugales n’ont pas de frontières, ni de couleur politique !”

L’équipe de l’ASFE a eu l’occasion de s’entretenir avec Isabelle Tiné. Administratrice de trois groupes Facebook destinés aux Françaises expatriées de retour en France, elle est très engagée dans la lutte contre les violences domestiques.

L’expatriation est-elle un terrain propice aux violences domestiques et si oui pourquoi ?

Il me paraîtrait trop généraliste de dire qu’il y a une corrélation entre les deux, mais ce que j’ai pu observer depuis 5 ans, c’est que là où les situations professionnelles sont très confortables, le nombre de cas de violences conjugales que j’ai pu enregistrés sont importants (ex: Singapour).

Dans le groupe Expats nanas séparées divorcées, il y a actuellement 1004 femmes françaises expatriées en instance de séparation ou ayant toujours une problématique avec leur conjoint. Quand on parle d’expatriation, il y a forcément une situation d’isolement à un moment : isolement avec les sphères familiale, amicale, professionnelle et institutionnelle. Le couple se retrouve donc seul à gérer ce choc culturel. Et si, comme dans la majorité des situations, la femme est le conjoint suiveur, sans travail, sans revenu, à gérer toute la logistique, si le couple ne communique pas assez, cela peut créer des tensions.

Tensions au sujet des finances, des projets de vie, de famille, de la disponibilité du conjoint travailleur. Si on parle de violences physiques, c’est qu’à un moment précis, la communication a été rompue. Mais avant cela, il y a bien souvent de la violence économique et/ou psychologique.

En expatriation, il y a une grande inégalité de salaire entre les conjoints, ce qui par conséquent peut créer assez vite des violences économiques (incapacité à payer des frais juridiques, de soins, de retour en France…), qui je le rappelle font partie des violences conjugales (suppression de la carte bleue, de l’accès au compte bancaire, rationnement des finances, etc.).

Pouvez-vous nous en dire davantage sur les groupes Facebook que vous administrez ? En quoi consistent-ils exactement ? Quelles sont les conditions demandées pour que l’on puisse être intégré dans cette communauté ?

J’ai exactement trois groupes dédiés aux expatriés :

J’ai créé le groupe Expats nanas back to France en 2014, avant de rentrer de Singapour, car j’avais constaté qu’à ce moment là, le sujet du retour n’était pas abordé sur les réseaux sociaux. Il est réservé aux femmes françaises rentrant d’expatriation. Tous les sujets y sont traités (logement, recherche de travail, formation, etc.).

L’histoire du groupe Expats nanas séparées divorcées est liée à mon expérience personnelle. A la suite de notre retour de Singapour en janvier 2015, mon conjoint et moi, avons pris la décision de nous séparer au printemps 2016. En novembre, ne trouvant pas de réponses à mes questions sur internet, j’ai ressenti le besoin de partager ce que je vivais, à savoir ce choc culturel inversé, couplé avec ma séparation. En 2017, deux modératrices m’ont rejointe : Magdalena Zilveti et Nadège Boudin. Le groupe est réservé aux femmes françaises expatriées qui ont pris la décision de se séparer ou qui ont une difficulté toujours liée à leur séparation.

Les femmes font une demande pour rentrer dans le groupe en répondant à 3 questions. Puis, nous leur envoyons un message sur Messenger pour connaître exactement leurs attentes. Certaines femmes souhaitent se renseigner « au cas où », mais le groupe est vraiment réservé à celles qui ont déjà pris leur décision. Une séparation est avant tout une décision de cœur, même si en expatriation, la dimension financière et juridique est importante. De plus, je souhaite préserver les femmes du groupe des regards malveillants. Je veille également à ce que les femmes qui souhaitent y rentrer, ne soient pas influencées par les situations des autres. C’est avant tout des conseils, de l’écoute dans la bienveillance. Beaucoup de solidarité et de sororité. Tous les sujets y sont abordés sans tabous : situation juridique, familiale, économique, psychologique, retour en France, enlèvement d’enfants, violences conjugales, etc.

Enfin, en 2017, j’ai créé Expats de retour à Nantes, pour pouvoir échanger virtuellement et lors de rencontres. C’est un groupe mixte pour les Français de retour d’expatriation.

Depuis la création de vos groupes Facebook, avez-vous reçu beaucoup de sollicitations ? Quel type de soutien les membres de ces groupes vont-ils obtenir ?  Quel bilan pouvez-vous dresser aujourd’hui ?

Le groupe dans lequel je suis le plus active est Expats Nanas séparées divorcées, car depuis 5 ans, je suis sollicitée toutes les semaines, voire tous les jours, soit pour y rentrer, soit pour me poser une question précise sur une situation. Le soutien est divers. Les questions peuvent être de l’ordre juridique, de couple, peur du retour seule, de l’inconnu, problèmes avec les enfants, de pension alimentaire et parfois malheureusement des cas de violences conjugales. Je peux les guider personnellement vers un professionnel, une association, un élu. Pour les cas de violences, ou d’appel à l’aide, il m’est arrivé d’intervenir auprès de députés, de représentants des Français de l’étranger, afin d’alerter sur l’urgence de la situation.

J’administre ce groupe de façon bénévole depuis 5 ans et le constat est simple : en cas de séparation ou pire, de violences conjugales, les femmes sont démunies, perdues, ne sachant pas qui contacter, où aller. Elles – je cite – «se sentent abandonnées par l’Etat».

Est-ce que, selon vous, il est plus compliqué de venir en aide aux victimes de violences conjugales à l’étranger qu’au sein de l’hexagone ?

En France, il y a déjà un travail de prévention en amont, des professionnels formés qui savent repérer les signes, les détecter, dialoguer avec les victimes, alerter les services appropriés (force de l’ordre, associations, assistantes sociales, avocats, juges, etc.) . Tous ces acteurs sont en lien. La communication des numéros d’urgence, des lieux ressources est assez importante, car des lois sont votées et des budgets versés dans le but que des actions voient le jour.

A l’étranger, je constate malheureusement que nous sommes loin de tout cela. Les Français de l’étranger ne bénéficient pas du même régime.

Les numéros de France Victimes ne sont ni visibles dans les consulats, entreprises, dans les institutions françaises (associations, écoles), ni communiqués sur les sites des consulats, ni connus des professionnels, des élus de terrain.

Le sujet des violences domestiques n’est tout simplement pas abordé.

Vous comptez des milliers d’abonnés sur vos groupes Facebook. Est-ce que Expats Nanas est amené à s’institutionnaliser et à se construire en tant qu’association à part entière ?

Si je dois créer une structure, je donnerai suite à cette aventure en temps et en heure.

Recevez-vous de l’aide provenant de particuliers, d’organismes privés ou publics, du gouvernement français ?

Tout d’abord, j’ai un grand soutien moral de la part des femmes elles-même, également de professionnels, thérapeutes, avocats, coaches. Je suis en contact avec des associations. En ce qui concerne les élus, j’échange souvent avec des représentants des Français de l’étranger, quand il y a une situation d’urgence. Ils font un travail de terrain formidable, et ils mériteraient plus de reconnaissance, de finance, afin de venir en aide aux Français.

Quant au gouvernement, malgré le rapport remis à Madame Marlène Schiappa en 2019 lors du Grenelle des violences conjugales et le travail des députés Lakrafi et Cazebonne sur la question de l’accompagnement des victimes françaises de violences conjugales à l’étranger, rien n’est réellement fait.

Pendant le confinement, je n’ai constaté aucune communication des numéros de France Victimes, alors que parallèlement, je fus très sollicitée par des femmes en difficulté. Un podcast et un article sont sortis à ce moment là et il y a eu un vif intérêt pour le sujet.

De mon côté, au printemps 2021, j’ai pu m’entretenir avec le cabinet du ministre délégué auprès du ministre de l’Europe et des Affaires étrangères, chargé du Tourisme, des Français de l’étranger et de la Francophonie, Monsieur Jean-Baptiste Lemoyne, mais malgré les témoignages que j’ai apportés, le résultat ne fut pas à la hauteur des situations d’urgence.

Madame Brigitte Macron, Madame Elizabeth Moreno, me renvoient toutes deux vers Jean-Baptiste Lemoyne.

Enfin, je n’ai pas obtenu de réponse de la part de Madame Marlène Schiappa.

J’administre de façon bénévole le groupe, sans aucune aides financières. Pour se déployer, le groupe aurait besoin de financements.

Quels moyens avez-vous mis en œuvre pour vous faire entendre par la communauté féminine française établie hors de France ? Comment faites-vous pour gagner en visibilité ?

Dès la création du groupe Expats nanas séparées divorcées, j’ai partagé son existence sur les divers groupes Facebook d’expatriés à travers le monde. Depuis 3 ans, je diffuse les articles et podcasts sur les réseaux sociaux, Facebook, Instagram, LinkedIn. Le bouche à oreille fonctionne entre femmes, entre professionnels, élus, membres d’associations.

En septembre 2019, j’ai créé mon entreprise pour accompagner les personnes en situation de séparation, notamment les expatriées, afin de rester confiantes, sereines et se reconnecter à elles.

Les dates clefs, 8 mars et 25 novembre, sont l’occasion de partager les numéros d’urgence, de la marche à suivre en cas de violences et l’existence du groupe, afin de ne pas rester seules.

Aux personnes qui lisent cet entretien et souhaiteraient vous venir en aide, comment peuvent-elles vous aider ?

Si elles souhaitent faire de la prévention et information, elles peuvent diffuser les numéros d’urgence de France Victimes:

Europe : 116 006

Reste du monde : 00 33 1 80 52 33 76

Ainsi que l’annuaire international des structures d’accueil des victimes de violence.

En parallèle, elles peuvent diriger les victimes vers le service social du consulat. Partager le nom du groupe Expats nanas séparées divorcées et mon mail aux personnes intéressées : isabelletine@gmail.com.

Avez-vous quelque chose à ajouter ?

Si le groupe que j’ai créé ne s’adresse qu’aux femmes françaises expatriées, je reçois toujours des messages de pères en difficulté. En 2021, la situation du père de famille, Vincent Fichot au Japon a mis plus qu’en lumière, les répercussions désastreuses des divorces binatoniaux sur les enfants. Les séparations en Allemagne sont également très problématiques.

Il me semble important d’avoir en tête que lors d’une séparation, c’est souvent les enfants qui sont les premiers touchés : éloignement géographique avec l’autre parent, difficulté du maintien du lien, sentiment de déracinement, pensions alimentaires non payées.

A travers cet échange comme tant d’autres que j’ai eu, mon intention est de ne pas pointer un responsable précis. Je prends une photographie de la situation actuelle des femmes françaises expatriées en instance de séparation et dont certaines subissent/ont subit des violences.

Je mets juste en lumière ce que de nombreuses personnes savent et le nombre de 1004 femmes dans le groupe, n’est qu’une partie visible de l’iceberg !

Je pense qu’il est important que chaque acteur prenne sa part de responsabilité : Etat, entreprises, associations des Français de l’étrangers, élus locaux, communautés des Français, couples, femmes, hommes.

Rester dans le déni est plus violent pour ces femmes, ces hommes et les enfants.

Les Français de l’étranger ont besoin autant de reconnaissance que tout autre Français.

Des solutions existent !

Ne pas prendre position dessert la cause des victimes. Les violences conjugales n’ont pas de frontières, ni de couleur politique !

Isabelle Tiné – administratrice de trois groupes Facebook destinés aux Françaises expatriées de retour en France.

5 commentaires

  1. Compliqué la paperasse de divorce , sécurité sociale ect ect sans compter le moral…
    Obligé d’habiter dans 61 m2 avec ma fille et mes petits-enfants le temps de tout régler…

  2. Bonjour, je vous félicite et vous remercie de venir en aide comme vous le pouvez à ces femmes qui en ont besoin.
    Je suis expat française et ne suis pas en retour. Je vis à l’étranger avec mon mari et c’est sur son salaire que nous vivons avec mes 2 bebes. C’est difficile de trouver sa place psychologiquement avec 2 bebes pas encore à l’école et les nounous ça ne marche pas toujours donc pas encore la possibilité d’avoir 1 revenu apres presque 5 ans mais je ne suis pas en situation difficile dans mon couple. Expatriée depuis longtemps et avec la pandemie cela fut néanmoins très tendu dans mon couple qui a tout de meme tenu le coup.
    Je tenais à vous envoyer un petit message de soutien car mes parents eux ont divorcé à cause de violences conjugales et j’ai vécu cela comme enfant donc ce problème m’est familier et je salue tous ceux qui aident ces femmes.
    Ma mère avait le soutien de son avocat et sa famille proche car en France. Mais si j’avais eu des problèmes avec mon mari à l’étranger je n’aurais pas su à qui parler. C ‘est un sujet très sensible dans toutes les cultures et je voulais partager avec vous un petit feedback.
    Je vous souhaite bonne continuation dans vos efforts et j’ai une petite suggestion: peut-etre serait-il possible de rajouter une cellule de prévention avant que les violences arrivent car elles ne surfissent generalement pas de nule part. Peut-etre qu’avec une possibilité de dialogue surtout pour les femmes en détresse “avant le pétage de plombs ” et la venue de la violence pourrait aider? Souvent les femmes d’expats ne voient pas de solutions possibles pour trouver leur place socialement et professionellement et le désespoir arrive…et le mari ne sait souvent pas quoi faire et les violences arrivent apres trop longtemps ils ne supportent pas non plus de ne rien pouvoir faire pour aider… et ils accusent la femme de deprimer qd tout va donc bien selon eux, ils disent que c’est la femme qui est dépressive etc….. je pense que les femmes ont besoin de discuter bcp plus et les hommes expats bossent bcp trop d’heures et ils n’ont pas le temps d’écouter leur femme de qui ils attendent qu’elle gère tout alors q c est impossible pr une expat de faire sa vie et d’etre a l’aise comme à la maison en France..bref bcp de frustrations se créent des 2 côtés. La violence n’est pas loin après trop de frustrations et de désespoir.
    Voilà pour mon petit feedback, encore bravo pour votre démarche. Et si je peux aider si quelqu’un veut parler, je suis disposée à participer à des discussions qui resteraient anonymes. Cordialement

  3. Je pense qu il y’a quelquechose à faire avec les entreprises qui envoient des familles à l’etranger- en sachant pertinemment que le conjoint se met en difficulté financière: retraite pour les 2, assurance maladie au nom des 2 conjoints – possibilité pour le conjoint suiveur de réserver ses billets de retours en France annuel par lui même, que la maison les abonnements soient aux deux noms, etc…. Ne pas se retrouver à n avoir rien à son nom et aucune possibilité de retour. Et une possibilité pour le conjoint suiveur de rentrer s il le décide (actuellemt tout est au nom du conjoint qui s expatrié)

  4. Bonjour,
    Comme vous le notez il y a aussi des violences conjugales dont les hommes sont victimes et pourtant les associations pour leur venir en aide se comptent sur les doigts d’une main.
    Mais je voudrai parler de ces expatries (hommes ou femmes) qui font un mariage mixte et qui une fois en France voient leur conjoint disparaitre. On appelle ça un mariage gris ou à but migratoire, normalement puni par la loi.
    C’est ce qui m’est arrivé. J’étais en poste au Congo et j’ai été mute au Timor. Lors d’un « stop » en France en juillet 2021 en attendant de partir pour le Timor m’a femme a disparu et je n’ai plus eu depuis de nouvelle de sa part.
    Au bout d’1 mois je me suis résigné à partir seul au Timor.
    Par la suite, j’ai découvert que tout ceci avait été minutieusement préparé et qu’une plainte avait été déposée contre moi pour violences conjugales. Ceci a permis à mon épouse d’obtenir un visa spécifique. A la demande du Procureur de la République j’ai dû me rendre en France pour y être auditionné, pourtant une fois sur place on m’a dit que la plainte avait été classée sans suite et que cela en resterait là.
    J’ai bien-sûr lancé une procédure de divorce. Mais je suis tombé de haut en découvrant que mon épouse avait été prise en charge par : La police, le Samu social, une association de femmes battues qui lui avait trouvé un logement et même un avocat…
    Si j’approuve l’aide et le soutient apportes aux personnes battues, violentées ou malmenées, cela me répugne tout autant de voir la passivité, de l’état, des préfectures des associations etc. à reconnaitre qu’ils ont été dupés face à cette usurpatrice.
    Nul doute que le divorce sera prononcé aux tords de mon épouse. Mais de tout cela elle n’en a que faire, le principal pour elle est d’avoir des papiers.
    Au final, je suis deux fois victime : De mon épouse mais aussi des institutions qui ne font rien et que vous les représentez.

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