Témoignage : la substance du glyphosate

Le glyphosate est une substance active, herbicide, et à ce titre homologué par l’agence européenne EFSA (Autorité européenne de sécurité des aliments), qui n’évalue que les principes actifs. Elle est ensuite commercialisée et utilisée sous forme d’un produit en association avec des co-formulants pour rendre son action plus efficace ; ce produit (donc dans sa formulation complète) doit obtenir une autorisation de mise sur le marché (AMM) par chaque État, à la suite de l’avis de l’agence sanitaire de l’État en question, en l’occurrence pour la France : l’Anses.

Chez les plantes, le glyphosate bloque l’action d’un enzyme nécessaire à la synthèse d’acides aminés. Le gène codant cet enzyme n’existe pas dans l’espèce humaine, ce qui ne veut pas dire, bien évidemment, que pour autant cette substance ne possède aucune innocuité pour l’espèce humaine.

Les enjeux actuels

Le retour du glyphosate – à la suite d’un récent rapport à l’EFSA de 4 États Membre désignés (dont la France) – pose question car cette substance a été classée en 2015 cancérigène probable par le centre international du cancer (le CIRC étant une agence de l’OMS) mais aussi génotoxique, et cela suffirait en soi comme réponse.

Mais comme le « round up » est l’un des produits les plus largement utilisés dans le monde, ce classement ne peut que susciter un large débat correspondant à la fois aux enjeux sanitaires et économiques qui paraissent parfois en contradiction.

Revenons à ce qui ressemble à une saga

Cet avis en faveur d’une prolongation d’homologation pose question car cette substance occupe le devant de la scène depuis plusieurs années et la société civile est aujourd’hui prise à témoin de nombre de « dysfonctionnements majeurs » dans l’évaluation de sa toxicité, mais aussi d’ambiguïtés voire de renoncements dans la décision politique que ce soit à travers :

  • de différents scandales : les « Monsanto Papers » (2017) et plus récemment encore la découverte de failles importantes dans l’évaluation de sa génotoxicité (2021). Ces scandales alimentant la suspicion autour de cette substance, de son homologation, tout ceci survenant dans un contexte où les relations entre les agences officielles et les industriels sont teintées de suspicion, par exemple du fait de plagiats de documents fournis par les industriels dont a été accusée l’agence allemande (2019) voire de conflits d’intérêt.
  • des divergences entre les conclusions du CIRC et de l’EFSA sur sa toxicité interpellent les citoyens après la condamnation de Monsanto à la suite de l’apparition d’un lymphome non hodgkinien chez un jardinier américain en 2018 (procès largement médiatisé en France).

Ce désaccord semblait avoir été tranché par le récent rapport des 4 États Membres (EMR) mais c’était sans compter sur la publication, peu de temps après, de la deuxième « expertise collective sur les pesticides » de l’INSERM (qui fait autorité en la matière), en juin 2021. Celle-ci souligne un lien de présomption moyen entre le glyphosate et le lymphome non hodgkinien (après l’analyse d’une cohorte de 300 000 sujets dont 2430 lymphomes), une action génotoxique (cassure de l’ADN) retrouvée dans de nombreuses études, sans oublier une possible perturbation endocrinienne et une toxicité mitochondriale.

  • Les décisions politiques françaises avec en toile de fond le plan Ecophyto (réduction de moitié de l’usage des pesticides) et l’European Green Deal. Il suffit de citer :

– les tergiversations, les hésitations, puis les renoncements du Gouvernement français qui s’était engagé à une interdiction programmée du glyphosate ;

– l’échec du plan Ecophyto ;

– les négociations autour de la nouvelle PAC (2021) et l’absence de soutien financier renouvelé pour le maintien dans l’Agriculture Biologique (le soutien étant limité à la seule conversion) ;

– le débat sur le nouveau label haute qualité environnementale (HVE) qui viserait à supplanter le label « AB » (bio), alors qu’il autorise les pesticides à un niveau non négligeable. Ceci est rendu possible grâce à un « déplacement de curseur » dont une raison d’être réside, on peut l’imaginer, dans l’incapacité du Gouvernement à promouvoir l’agriculture biologique (pour atteindre les objectifs quantitatifs qu’il s’était fixés).

Le débat s’installe durablement dans la société civile

En France, la société civile et nombre d’ONG se sont emparées de ce sujet à travers un large mouvement citoyen national mais aussi européen :

– les pisseurs de glyphosate soutenus par l’association « Nous voulons des coquelicots » ont mené une campagne nationale de mesure du glyphosate dans les urines, suivie d’actions de groupe en justice pour mise en danger de la vie d’autrui (2020) ;

– les faucheurs de bidons de round up ont été relaxés en 2021 en raison de la nécessité de l’action eu égard à la sous-évaluation des produits et donc à ses conséquences sanitaires ;

 – l’initiative citoyenne européenne (ICE) vaste pétition en 2017 signée par plus d’un million de citoyens européens demandant l’interdiction du glyphosate.

Cette mobilisation débouche régulièrement (du fait par exemple de la toxicité du co- formulant) sur des décisions administratives de retrait – par exemple de 132 préparations de round up contenant de la tallowamine en 2016 – sur des actions en justice avec des retraits de 2 formulations de round up pour insuffisance de l’évaluation du produit mis sur le marché en France et absence de prise en compte du principe de précaution (2019), etc.

Les raisons de la controverses

Une des raisons des controverses réside dans les références des études que prennent en compte les agences.

L’EFSA prend en compte principalement les études fournies par les industriels, qui demeurent non publiables donc inaccessibles, couvertes par le secret industriel, alors que le CIRC se fonde essentiellement sur des études scientifiques, académiques publiées donc accessibles, publications soumises à un comité de lecture (« peer review » c’est à dire « après évaluation par des pairs »).

En 2021, une décision de la Cour de Justice Européenne a imposé que les études des industriels deviennent accessibles. Deux toxicologues autrichiens se sont alors livrés à une analyse critique et ont conclu que ces études ne remplissaient pas ce qu’on pourrait attendre de véritables études scientifiques et que seulement 2 sur 53 appliquaient les critères de qualité explicités dans principes édictés par l’OCDE.

Par ailleurs, il a été observé que pour certaines agences, comme l’EPA américaine, la majorité des études de génotoxicité provenaient des industriels et qu’elles révélaient un risque de génotoxicité de 1 % alors que le CIRC qui s’appuyait sur 191 études issues de la recherche publique trouvait parmi celles-ci 76 % d’études montrant une génotoxicité.

Quant aux formulations complètes (celles auxquelles sont réellement exposées les personnes), 5 % des études examinées par le CIRC montraient un effet génotoxique contre aucune des 43 citées par l’industriel.

Si à côté de cela, on prend en compte que

– les effets cocktail (association de traitements par plusieurs molécules différentes qui amplifie par synergie l’action de la molécule) ;

– le produit commercialisé du fait de la présence d’un co-formulant accroît considérablement l’effet de la substance active ;

sont des aspects non évalués par l’EFSA, force est de constater les limites de cette évaluation officielle.

Pour conclure, rappelons que « les monographies du CIRC sont établies « selon un processus immuable depuis 40 ans. Une vingtaine de scientifiques de plusieurs disciplines (toxicologie, épidémiologie…) sont réunis par l’agence, sélectionnés sur leurs compétences et l’absence stricte de conflits d’intérêt avec l’industrie. Un projet d’avis, fondé sur l’ensemble de la littérature scientifique publiée sur le sujet examiné, est discuté par les chercheurs, plusieurs jours durant, en présence d’observateurs de l’industrie, de représentants d’agences de sécurité sanitaire etc. Lorsque les membres du groupe parviennent à un consensus, l’avis est adopté. Les opinions du CIRC bénéficient du plus haut niveau de reconnaissance dans la communauté scientifique » (Foucart 2015).

Docteur Michel Nicolle, membre de l‘association « Alerte des Médecins sur Les Pesticides (AMLP)  » Juillet 2021

2 commentaires

    1. « Tout travail scientifique est susceptible d’être bouleversé ou modifié par l’avancée des connaissances. Cela ne nous donne pas pour autant la liberté d’ignorer les connaissances dont nous disposons déjà, ni de retarder les mesures qu’elles semblent réclamer à un moment donné » (Sir Bradford HILL 1965)
      si l’on applique au glyphosate cee déclaration de l’épidémiologiste bradford hill, il y aurait tout lieu d’en interdire l’usage

      ceci motive les actions entreprises par l amlp
      association de médecins luttant contre les pesticides et les perturbateurs endocriniens
      à l’origine d’un texte signé par près de 2000 médecins
      dr nicolle

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