Portraits croisés de femmes au Chili

Stéphanie, enseignante de 45 ans dans un lycée français au Chili, a suivi son mari avec ses deux enfants à la suite d’une opportunité professionnelle au Chili en 2015.

Lorraine, 41 ans, commerciale, vit à Isla de Maipo et a atterri à Santiago en juillet 2015 avec 2 valises pour vivre dans le pays que son ex-mari chilien lui avait fait découvrir auparavant.

Et Sarah, 37 ans, pharmacienne de formation mais sans profession, est arrivée en mai 2009 au Chili pour suivre son futur mari rencontré 4 ans auparavant en France.

Qu’est-ce qui vous plaît le plus dans votre pays d’adoption ?

Ce qui revient le plus c’est la qualité de vie.

Stéphanie aime la diversité des paysages au Chili, la nature magnifique et grandiose. De plus, elle trouve qu´elle a ici une qualité de vie qu’elle n’aurait pas France. Ici elle vit dans une maison près de la nature avec toutes les commodités possibles et près de son travail. Elle aime l´idée que ses enfants puissent grandir dans un environnement bilingue ce qui sera un atout majeur pour eux dans le futur.

Pour Lorraine, le Chili représente la « Pachamama » avec ses étonnants parcs naturels que l’on ne retrouve nul par ailleurs dans le monde et surtout avec une immense énergie qui s’en dégage. Elle aime beaucoup son peuple très marqué par son histoire et pour lequel elle éprouve le plus grand respect. « On a l’impression de prime abord qu’il est accessible mais en creusant un peu la pudeur est de mise et parfois le silence devient roi ». Lorraine aime la cuisine du sud du Chili (depuis Valdivia à Puerto Montt, en passant par Chiloé), c’est d’ailleurs sa préférée : un mélange de terre et mer et de produits de fabrication artisanale locale. Après avoir habité 3 ans à Santiago elle s’est installée à la Isla de Maipo, dans la province de Talagante, à environ 50 km au sud de Santiago. C’est une très belle région agricole et viticole entourée de monts et traversée de part et d’autre par le fleuve Maipo. La qualité de vie est autre ! Calme, air pur, le temps s’arrête assez facilement et les voisins se saluent. Il est absolument normal de croiser des “huasos” sur leur cheval (cavaliers typiques de la culture chilienne) et d’arrêter en levant la main le petit camion du paysan du coin pour lui acheter ses fruits et légumes. Et c’est cela qui lui plaît au Chili car il reste encore pleins d’endroits où la modernité ne s’est pas encore installée et où la culture traditionnelle règne. 

Pour Sarah, c’est le climat agréable de Santiago, la nature moins stressée et plus ouvertes (en apparence) des gens et également leur coté plus pacifistes. En dehors des problématiques de sécurité propres à certains quartiers, elle trouve qu’il n’y a pas de tensions communautaristes entre les Chiliens et les nombreux immigrés vénézuéliens, colombiens, péruviens et tout récemment haïtiens qui sont bien intégrés dans la population. A Santiago, il fait pratiquement toujours bon entre la saison chaude et la saison froide, le climat est plutôt source de bien-être. 

Qu’est-ce qui vous plaît le moins ?

Pour Stéphanie les inégalités sociales sont très fortes au Chili, il y a un fossé entre les classes sociales les plus riches et le reste de la population. Contrairement à la France, l´accès à des activités culturelles sociales ou sportives est difficile : « il faut parfois faire partie d´un réseau pour pouvoir s´inscrire ! ». Le cout élevé de la vie au Chili revient beaucoup comme inconvénient : « il faut payer pour tout : activités des enfants, le stationnement, les péages, l´eau … et la quasi-inexistence de services publics rend tout cela encore plus insupportable pour les classes sociales les plus défavorisées ». Pour Stéphanie il est difficile de nouer des relations durables avec les chiliens et reconnait que son cercle d´amis est essentiellement composé de Français et d´autres nationalités (Brésiliens, Uruguayens).

Lorraine met en avant les inégalités sociales avec un système où les meilleures institutions sont réservées à l’élite, tout comme le système de santé, le système bancaire et la caisse de retraite. « J’ai eu l’expérience et surtout la chance de pouvoir vivre dans plusieurs pays ce qui bien entendu m’a permis de comparer à chaque fois notre système français au système local. Les Français se plaignent mais ils n’ont pas toujours conscience de ce qu’il se passe ailleurs.  En octobre 2019, il y a eu un tournant dans l’histoire du Chili, le peuple s’est réveillé en réclamant et en criant haut et fort ses droits. On note de la part du gouvernement une certaine écoute mais elle n’est pas suffisante. Le peuple veut des actions concrètes et immédiates afin de réduire cet écart qui se fait de plus en plus grand entre une classe sociale de plus en plus riche et une autre de plus en plus pauvre. »

Sarah renchérit sur les inconvénients du Chili : les Chiliens sont fermés, les débats sont quasi inexistants car dans l’entre-soi on a toujours les mêmes opinions et le coût de la vie. Ce que Sarah n’aime pas c’est la culture de l’enfant roi qui prédomine au Chili. Dans les familles aisées, les parents délèguent souvent l’éducation de leurs enfants aux « nanas » (ce sont des aides a domicile à plein temps) sans leurs inculquer des notions de respects et des valeurs fondamentales. Sur les inégalités sociales : « on a un système qui maintient les gens dans la pauvreté et l’ignorance. Le revers de la médaille est que les gens ne s’apitoient pas sur leur sort et n’attendent pas d’aide extérieure pour trouver du travail. Le marché du travail est beaucoup plus fluide. Mais avec ce système de retraite par capitalisation, on voit beaucoup de personnes âgées travailler pour survivre. » Le coût de la vie revient également pour Sarah dont le poids d’achat de fromage pèse lourd dans le budget des courses. Elle indique : « j’ai entendu dire que l’Alliance française aurait du mal à faire venir des expatriés de l’Education nationale au Chili en raison du coût de la vie car les salaires proposés ne sont pas si attractifs au regard du coût de la vie ». De même, elle évoque le fait qu’il n’est pas facile d’avoir seulement 15 jours de congés annuels avec un rythme légal de travail hebdomadaire de 45 heures.

Vos liens avec la France ?

Stéphanie parle français a la maison et dans son cercle d´amis. Elle enseigne le français et se tient informée de l´actualité sur internet principalement. Stéphanie essaye de rentrer en France une, voire deux fois par an le lien avec la famille est bien présent.

Toute la famille de Lorraine vit en France sauf un membre qui vit à Bali. « Je suis rentrée une seule fois en France pour 2 mois afin d’y présenter Samuel, mon fils qui fêtera ses 2 ans d’ici peu. J’aurais aimé y retourner cette année afin cette fois-ci de présenter Chloé, sa petite sœur, de 6 mois, mais au vu de la situation (sanitaire mais aussi économique personnelle) je préfère attendre. A la maison nous parlons espagnol entre nous et mon conjoint en fait de même avec les enfants. Pour ma part je ne leur parle qu’en français. Samuel comprend déjà parfaitement les deux langues et avec son papa commence à parler en espagnol et avec moi il sait que c’est en français qu’il doit parler. Les enfants sont de sacrées éponges ! C’est incroyable ! » Lorraine fréquente peu la communauté française et semble très intégrée dans son microcosme chilien : « Les raisons ? Je n’en ai pas vraiment, je pourrais dire que je n’y trouve pas tellement mon intérêt, si on peut parler d’intérêt. Ce qui ne m’empêche pas en l’occurrence de défendre ma culture et de la faire connaitre autour de moi. »

Pour Sarah qui est le plus souvent seule avec ses trois filles car son mari travaille beaucoup à l’étranger, on ne parle que le français à la maison. Elle va en France une fois par an seule avec les enfants pour retrouver sa famille. Les 15 jours de congés annuels de son mari chilien sont précieusement utilisés pour partir en vacances à cinq. « Je regarde TV5 monde mais suis très peu au fait de ce qu’il se passe au Chili. Car je trouve que la télévision chilienne n’est vraiment pas à mon goût. Mon mari me tient informée lorsqu’il se passe des choses importantes au Chili mais a mon grand regret je suis assez déconnectée de l’actualité chilienne ».

Comment avez-vous vécu l’année 2020, la crise sanitaire et comment votre quotidien a t-il été affecté?

Pour Stéphanie les mesures mises en place au Chili lui semblent bien rigides : fermeture des écoles trop prématurée (désastre psychologique pour les enfants), privation des libertés, fermetures des frontières …

En tant qu’enseignante, Stéphanie regrette énormément le basculement sur le 100% éducation à distance : « ça ne convient pas du tout à des petits enfants de maternelle ou de primaire, on fait l´impasse sur toutes les problématiques liées aux dangers des écrans que bon nombre de pédopsychiatres mettaient en avant il y a encore un an ! C´est la bataille des écrans avec les enfants mais aussi la difficulté de concilier son travail avec les visioconférences et devoirs de ses propres enfants.  Il y a une pression énorme pour faire des sessions de 1h avec des petits enfants alliée à la difficulté de s´adapter à l´enseignement numérique. L´obligation est de faire des visioconférences chaque jour pour répondre aux demandes des parents, alors que l´enfant doit être acteur de ses apprentissages, il est devenu passif devant l´écran !  Faire une visioconférences devant 25 élèves n´est pas productif on ne peut pas donner l´attention nécessaire à chacun. 

Stéphanie reconnait que le système de santé n´est pas suffisant il a fallu pour le Chili tout fermer très tôt pour tenter de maitriser la hausse des nouveaux cas, des décès et le taux d´occupation des lits des hôpitaux. En revanche elle trouve que la gestion de la vaccination est très bien conduite par le gouvernement chilien.

Pour Lorraine, tout a commencé lorsqu’en février-mars 2020 une amie de France l’a contactée en lui disant que ses parents étaient “coincés” au Chili. Leur voyage devait être écourté et ils ne savaient pas trop où aller le temps de trouver un vol de retour (ils étaient dans le sud qui était entré en quarantaine, sans hôtel et leur vol de retour en France était annulé jusqu’à nouvel ordre). Personne ne savait trop ce qu’il ne se passait ici ni là-bas. Les autorités locales françaises ne répondaient plus et il en était de même avec la compagnie aérienne : trop de demandes et surtout aucune préparation, ni de réponses concrètes à ce qui était en train de se passer.

« Nous les avons accueillis chez nous et nous avons décidé deux semaines plus tard de nous présenter à l’aéroport, malgré les recommandations des autorités françaises de ne pas y aller. Et heureusement que nous l’avons fait car ils ont pu quelques heures plus tard monter dans un avion et rentrer en France ! »

« Les mesures prises ici tout comme en France se ressemblent…contradictions, changements très réguliers … il est difficile de suivre et de comprendre mais finalement personne n’a vraiment le choix. Seul le temps et l’arrivée de ce vaccin nous permettra de retrouver un semblant de liberté. J’ai plus l’impression que ce sont les restrictions qui nous tuent plus que le virus lui-même, en dépit des hôpitaux qui débordent. »

D’un point de vue personnel, cette crise sanitaire a permis à Lorraine et à sa famille d’entamer une nouvelle vie : ne travaillant plus depuis novembre 2019, elle a pleinement pu profiter de l’année avec son petit Samuel, les crèches étant fermées, ainsi que vivre sa nouvelle grossesse tranquillement à la maison sans ressentir le confinement. Son conjoint, dont l’activité d’instructeur cuisinier a été paralysée pendant le confinement, a rebondi en montant un négoce de pâtes feuilletées pour le B2B. « Nous avons participé à une action de solidarité que le Consulat de France au Chili a organisée pour le 14 juillet pour remercier le personnel soignant de plusieurs centres de santé de la région métropolitaine en leur offrant un panier avec des viennoiseries françaises. »

Quant à Sarah, elle trouve que la gestion de la crise sanitaire a été bien meilleure au Chili qu’en France. « Cela est peut-être dû au fait que la capacité hospitalière du Chili étant moindre les marges de manœuvre étaient plus réduites ». En effet, les critères de confinement beaucoup plus stricts au Chili se sont révélés bien plus efficaces.  Sarah tire son chapeau à la France d’avoir laissé les écoles ouvertes aussi longtemps : « cela permet aux parents de travailler, de ne pas accroître les inégalités culturelles et sociales dans les foyers. Les parents ne peuvent pas travailler et gérer les enfants à la maison. Dans les écoles bilingues, comment un enfant peut apprendre le français sans cours en présentiel à l’école ? ». Le déploiement des militaires a été impressionnant dans les rues pour faire respecter le confinement et la durée de ce même confinement absolument interminable. « Je regrette qu’il n’y ait pas eu d’autorisation de sortie le week-end avec les enfants pour qu’ils se défoulent. On pouvait sortir nos chiens mais pas les enfants ! »

Dans quel pays envisagez-vous l’avenir et pourquoi ?

Stephanie souhaite revenir en France voire en Europe a moyen termes pour se rapprocher de sa famille et n´envisage pas vraiment de rester définitivement au Chili.

Lorraine indique qu’ « avec ce que nous venons de vivre, il est difficile d’envisager l’avenir, ici ou en France. Enfin des projets ce n’est pas ce qu’il manque, mais je préfère vivre au jour le jour et ne rien prévoir. Travailler depuis chez soi, pour soi, faire surtout ce que l’on aime, vendre des produits qui font plaisir, avoir du temps pour ses enfants, le tout dans un cadre aussi agréable, je ne peux rien envisager pour le moment de meilleur… »

Enfin Sarah admet que malgré le fait que son cœur balance côté France, son avenir se fera au Chili par amour pour son mari.

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