Haïti : enlèvement de sept religieux catholiques, dont deux Français

Dimanche dernier, dans la banlieue de Port-au-Prince, un groupe de sept personnes dont deux Français a été kidnappé par un gang armé. Ce dernier réclame une rançon pour leur libération. L’équipe de l’ASFE a eu la chance de s’entretenir avec un Français vivant sur place depuis plusieurs années afin de nous en dire davantage. Pour des raisons de sécurité, il a préféré garder l’anonymat.

Que sait-on actuellement sur l’enlèvement des deux Français ? Avez-vous plus d’informations concernant le gang qui a procédé au kidnapping et sur leurs motivations ?

Le gang qui revendique cet enlèvement s’appelle “400 mawozo“. Comme dans la grande majorité des cas, ces personnes étaient au mauvais endroit, au mauvais moment. Les groupes bandits agissent très souvent au hasard.

Ils n’en restent pas moins violents et armés. Leurs motivations sont animées par plusieurs motifs :

  • Demande de rançon, qui d’ailleurs sont rarement payées, les ravisseurs relâchent généralement les personnes dans les 48 heures sans être payés, du moins officiellement. De plus, ils s’en prennent à n’importe qui, sans sélectionner leurs otages, et très souvent ce sont des gens modestes incapables de payer une rançon.
  • Déstabiliser le gouvernement, en créant une situation d’insécurité et de violence pire qu’avant. On ne sait pas si l’opposition soutient ces agissements. Il est par contre très difficile de savoir à qui profite le crime: l’Etat ? L’opposition ? Ou les gangs qui, ne recevant plus d’argent des politiciens corrompus, essayent de se débrouiller seuls ?

En effet, ces gangs sont connus, ont tous un nom, des visages, une base géographique identifiée et un chef qui même parfois revendique son crime sans se cacher.

Selon la presse, les enlèvements contre rançon connaissent une recrudescence ces derniers mois à Port-au-Prince. Est-ce le cas ?

C’est exact, mais ces actions ne semblent pas être ciblées contre telle ou telle communauté. C’est plutôt l’entretien d’un règne de violence et de déstabilisation du régime en place. Il faut comprendre qu’Haïti n’a plus ni député ni sénateur et que le Parlement n’existe plus depuis un an, le pays étant dirigé par décrets présidentiels.

NB quelques heures après cet entretien : le président haïtien Jovenel Moïse a annoncé la démission du gouvernement et la nomination de Claude Joseph, l’actuel ministre des Affaires étrangères, au poste de Premier ministre. 

Comment expliquez-vous que les organisations criminelles aient une emprise grandissante à Haïti ?

Corruption, absence de gouvernance, policiers en sous effectif et sous équipés, dont on ne connait que trop le niveau de corruption, du plus bas au plus haut de la hiérarchie. Sans oublier une armée qui avait été dissoute dans les années 90 sans vraiment que l’on sache aujourd’hui si elle n’a pas été remplacée par une sorte de groupement de mercenaires. Et à la solde de qui ? Pour les intérêts de qui ?

Avant la dissolution du Parlement, bon nombre de politiciens corrompus utilisaient et payaient directement ces gangs pour servir leurs intérêts politiques et privés, les deux étant d’ailleurs toujours indissociables.

Maintenant que ces gangs sont livrés à eux-mêmes, sans source de revenus assurés comme avant, ils agissent en électrons libres, au service de ceux qui veulent et peuvent les utiliser.

Haïti est le pays le plus pauvre des Amériques. Le pays est classé 170e sur 189 pour son indice de développement humain. Plus de 60% de la population vit sous le seuil de pauvreté, selon la Banque mondiale. Quelles sont les solutions apportées par l’Etat haïtien pour lutter efficacement à la fois contre la précarité et l’insécurité ? Quelles sont les perspectives d’évolution ?

A ce jour, l’Etat haïtien n’agit sur rien, santé, éducation, sécurité, énergie, transport. La dépendance de ce pays aux bailleurs de fonds internationaux est totale. La corruption partout et la perspective des prochaine élections nous fait vivre dans un statu quo total. Vote par référendum pour changement de constitution puis élections législatives et sénatoriales et enfin présidentielle en novembre 2021. Et puis, les groupes dirigeant ce pays (politique ou entreprises privées) tant sur le plan économique que politique, n’ont aucun intérêt à voir changer les choses, leurs intérêts privés et personnels étant les seul moteurs de leurs motivations.

Seules les ONG, certains groupes religieux et autres associations agissent positivement pour la population (santé, éducation), mais hélas le nombre de nécessiteux est très nombreux.

Quid de l’opinion publique ? Quelle est la réaction des Haïtiens face à ce sentiment d’insécurité grandissant ?

La peur, le dégoût, et aussi de façon contradictoire un éloignement de plus en plus grandissant de la vie politique de la part du peuple. Le vote n’intéresse plus personne. Le « A QUOI CA SERT DE VOTER » est dans toutes les bouches et montre une démission, un fatalisme et l’abandon de se battre. Le tout, bien sûr, sur fond de répression, dont les gangs armés sont également acteurs.

La jeunesse sera et devra être le cœur et le moteur du changement. Peut être, hélas, par la force et la violence (lundi 12/04/2021 beaucoup de manifestations pacifiques de la part d’écoliers et d’étudiants).

Comment se porte la communauté française à Haïti ?

Bien que deux Français fassent partie des personnes kidnappées, un prêtre et une religieuse, la communauté française n’est pas visée. Plusieurs familles ont quitté le pays, mais d’autres viennent. Nous sommes environ 1.300 à vivre en Haïti.

Nous sommes très prudents et avons nos propres réseaux d’informations et d’échanges.

Nous continuons de vivre, nous rencontrer, travailler, avoir des projets mais sommes prudents lorsque nous devons nous déplacer.
Haïti reste un pays attirant, magnifique, une population chaleureuse et accueillante, des opportunités intéressantes, même si les conditions sont compliquées en ce moment.

Il faut sortir de Port-au-Prince pour découvrir toutes les richesses et elles sont nombreuses, tant sur le plan historique que touristique.

Quelles sont les règles de sécurité de base à respecter pour tout Français qui souhaiterait se rendre à Haïti ?

Il est important avant d’arriver en Haïti d’intégrer des groupes associatifs et des représentants de Français ayant une bonne connaissance du pays. Le consulat donne toutes ces informations afin de pouvoir contacter la communauté française vivant ici : entrepreneurs, fonctionnaires, ONG.

Notre solidarité fonctionne bien.

Nous nous tenons tous informés quotidiennement d’éventuels mouvements de protestation entrainant des manifestations.

Des groupes Whatsapp d’associations, un autre sur la sécurité, les informations de l’Ambassade nous tiennent informés mais bien sûr il y a toujours l’imprévisible, comme cet enlèvement.

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