A la rencontre de Gladys : franco-bolivienne, fortement engagée dans la défense des droits des femmes en Bolivie

Cette semaine nous célébrons dans le monde les femmes, puisqu’une une fois par an, une journée est dédiée à la défense de leurs droits, le 8 mars. Nous tenions à nous entretenir avec une Française de l’étranger qui puisse en inspirer d’autres. Gladys, vous êtes franco-bolivienne, médecin, très engagée dans la défense des droits des femmes en Bolivie.

Pourriez-vous revenir pour l’ASFE sur votre parcours ? Où êtes-vous née, comment êtes-vous arrivée en France, quand êtes-vous repartie et quel lien gardez-vous avec la France aujourd’hui ?

Je suis née le 7 octobre 1935 à Pulacayo-Potosi-Bolivie où mon père était mineur. J’ai effectué mes études supérieures à l’université Saint François Xavier de Chuquisaca à Sucre où j’ai obtenu mon diplôme de pharmacienne-biochimiste en 1959. J’ai commencé ma carrière professionnelle en travaillant pour plusieurs organismes internationaux (OPS, USAID, etc.)

Je suis partie comme boursière en Belgique en 1963 où je me suis spécialisée en cytologie (études des cellules isolées utilisée dans les frottis ou les biopsie). J’ai effectuée ma formation à Louvain, Liège, Bruxelles, Londres et Milan.

A la fin de ce cycle de spécialisation, je suis rentrée en Bolivie en octobre 1966.

Entre 1966 et 1970, avec une équipe de professeurs boliviens, nous avons créé la Fondation Nationale de Lutte contre le Cancer et lancé la première campagne de dépistage précoce du cancer du col utérin. De fait, j’ai introduit l’examen du Papanicolaou en Bolivie.

En 1968 j’ai été la première professeure de cytologie à la faculté de médecine de la UMSA rattachée à la chaire de gynécologie.

En janvier 1971, je suis partie avec une bourse du gouvernement français suivre un stage de post spécialisation en cytologie à l’hôpital Boucicaut à Paris. Par la suite, le Professeur Jean de Brux m’a proposé d’intégrer son équipe au sein de l’Institut de Pathologie et Cytologie Appliquées (IPECA). J’ai aussi travaillé à l’Institut Alfred Fournier en tant que Cytologiste jusque 1999. Je faisais partie du groupe qui travaillait en coordination avec des équipes internationales sur la relation HPV (H. Papilomavirus)/cancer du col de l’utérus.

Parallèlement à mon travail de diagnostic, de lecture des lames et à la recherche appliquée, j’étais enseignante. Notamment je recevais les étudiants et stagiaires étrangers qui venaient se spécialiser à l’IPECA ou à Fournier.

J’ai donc effectué la quasi-totalité de ma carrière « active », c’est-à-dire avant la retraite, à Paris.

Je suis rentrée en Bolivie en 2001 où j’ai continué d’exercer en tant qu’enseignante et cytologiste.

Avec l’appui de la coopération française et belge, nous avons pu créer des laboratoires de Cytologie à La Paz, Institut National de Labotorios de Salud, (INLASA), Cobija (région amazonienne frontalière avec le Brésil) et à l’Hôpital Corea à El Alto (banlieue de de La Paz).

Avec l’aide du gouvernement français j’ai pu envoyer de jeunes pharmaciens se spécialiser en France, à l’Institut Pasteur notamment. Je suis encore en lien avec quelques professeurs et hôpitaux, ceux qui ont reçu mes élèves boliviens.

Vous vous êtes beaucoup engagée pour la santé des femmes en Bolivie. Depuis que vous exercez, est-ce que leur condition s’est améliorée en Bolivie ? Y a-t-il encore un grand chemin à faire ?

Il y a bien sûr eu des progrès depuis que j’ai commencé ma carrière, mais le cancer de l’utérus tue aujourd’hui 4.7 femmes par jour en Bolivie selon l’OMS/OPS. Il reste donc beaucoup de chemin à parcourir. Il y a un grand besoin de formation de professionnels de différents niveaux. Pour un diagnostic opportun et sûr il faut des techniciens, biochimistes, médecins gynécologues et anatomopathologistes. 

La pénurie de techniciens est bien sûr importante, mais elle l’est plus encore en ce qui concerne les spécialistes.  Les formations étant plus longues et plus coûteuses.

Aucune université en Bolivie forme suffisamment de professionnels spécialistes pour ces maladies et l’État ne pourvoit ni les structures ni les postes d’attention nécessaires. Je me bats avec l’Association de Malades du Cancer et leurs familles sur tous les fronts depuis plusieurs années avec de maigres résultats.

Aucune maladie ne peut être contrôlée par les seuls médecins. Il faut des équipes formées par plusieurs disciplines de divers niveaux et de complexités diverses. La santé est un domaine passionnant par sa diversité et par son utilité pour préserver et pour lutter pour la vie, pour la famille, pour tous.

La lutte contre le cancer est une de vos grands combats. Qu’avez-vous construit et comment avez-vous vécu ce combat toutes ces années ? Quand on se décourage, à quoi faut-il penser ?

En plus de ce que j’ai écrit plus haut, j’ajouterai le lancement de quelques laboratoires en Bolivie dont j’ai eu la chance d’être à l’origine. Plusieurs de ces laboratoires ont reçu des certifications et reconnaissances internationales. Malgré cela, ils ne sont absolument pas suffisants en nombre pour couvrir les besoins de dépistage opportun du cancer du col utérin qui tue trop de femmes.

Découragement ? Connais pas… Quand il y a tant à faire !

Quel message faites-vous passer aujourd’hui aux jeunes générations ? Que diriez-vous aux jeunes femmes qui hésiteraient aujourd’hui à s’engager dans des études de médecine ?

J’ai toujours été motivée par la préservation, protection, la curiosité de la vie. J’ai toujours cherché à contribuer au soulagement. L’impuissance ou pire l’inaction me mettent hors de moi. La médecine est un univers passionnant. Recherche, applications, contacts humains…

Je dirai plutôt aux jeunes, hommes et femmes, nous sommes tous des êtres humains, chacun doit suivre sa voie. Ce qui est important, nécessaire, c’est d’apprendre d’abord et d’enseigner ensuite. « Ensuite » est relatif car on n’a jamais fini d’apprendre. Heureusement ! Chacun contribue avec ses compétences, ses goûts, ses passions au bien-être commun. Biologiste, j’ai eu la chance de pouvoir exercer un métier avec passion et au service de mes convictions. Ce que je conseille est de suivre ses passions. Une vie consacrée au service du bien commun, une vie guidée par ses passions, ses rêves est ce que je peux conseiller ou souhaiter de mieux à tout jeune, fille ou garçon.

Je ne me suis jamais considérée comme femme par opposition à l’homme. Je n’ai jamais attaché d’importance au genre. J’étais pharmacien biochimiste, point. Tous les postes que j’ai pu occuper m’ont été confié en raison de mes compétences professionnelles. Mais il est vrai que lorsque je me présentais à des concours, pour des formations, des postes, etc. la très grande majorité des autres professionnels étaient des hommes.

L’importance n’est pas le genre mais la compétence, la solidité professionnelle. C’est peut-être ce conseil que je donnerai. Ayez confiance en vos capacités, ne vous mettez pas de limites et surtout n’acceptez pas celles des autres.

Avez-vous quelque chose à ajouter ?

J’aimerais que mes deux pays, que j’aime, celui de naissance et celui d’adoption, établissent un pont de coopération pour l’enseignement et la formation de spécialistes à la hauteur des avancées scientifiques et technologiques actuelles.

J’ai initié un projet de master en cytologie il y a deux ans à la faculté de biochimie de l’UMSA à La Paz. Je souhaite que ce projet se consolide avec l’appui de la France et continue de former de professionnels dans cette discipline.

J’ai semé des petites graines. J’ai formé des gens en essayant de leur transmettre ma curiosité, mes connaissances et mes valeurs. A leur tour ils en font de même. Cette transmission est une grande reconnaissance et une grande satisfaction pour moi.

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