Mardi 16 juin, l’ASFE Suisse Romande, représentée par Hervé Prettre d’Hauterive, modérait une visioconférence avec Alexandre Adler, historien et journaliste, reconnu pour son expertise dans les relations internationales. Il a fait parler de lui ces dernières semaines, puisqu’il avait prédit il y a plusieurs années l’hypothèse de la survenance d’une pandémie mondiale. M. Adler a livré ses réflexions et prédictions sur les conséquences du COVID-19.

Les implications économiques du virus

Vous avez affirmé dans certains articles de presse que nous allons assister à une réindustrialisation partielle de l’Occident, notamment dans des secteurs stratégiques. Pensez-vous que la globalisation et la délocalisation sont des phénomènes passés ?

Des activités stratégiques seront très certainement localisées en Occident. La question est jusqu’à quel point ? Cela ne concernera certainement pas toute l’industrie, uniquement des activités stratégiques que l’on a abandonnées pour effectuer des économies qui n’ont plus lieu d’être. Cela se traduira par une régionalisation plus intense : les productions re localisées et réparties en Europe, en Amérique du Nord, ainsi qu’en Asie autour de la Chine. Cette régionalisation va permettre des créations d’emplois dans des industries abandonnées auparavant à la globalisation. Cet effort d’investissement sera financé par des gains de productivité, ainsi qu’un nouveau mode de production plus local.

Cet effort d’investissement ne devrait pas connaître de perdants :

  • pas de ponction sur les investisseurs, l’Europe comme l’Amérique s’y opposeraient ;
  • la dette non plus ne sera pas un instrument utilisé à tort et à travers. Angela Merkel a fait un geste admirable en Europe en lançant les premiers eurobonds, afin d’éviter un étranglement de solvabilité des pays du Sud ;
  • peu de hausse d’impôts en Europe, vu que la charge fiscale sur la population est déjà élevée ;
  • en revanche les grandes sociétés multinationales qui ont jusque-là échappé à une fiscalité juste seront mises à contribution.

Davantage de coordination peut être attendu. Y compris une coordination entre la zone dollar et la zone euro. Cette régionalisation verra en Amérique du Nord la disparition du dollar canadien et du peso mexicain, ce qui risque d’entraîner à court terme des crises dans ces pays. Cependant cela apportera des bénéfices sur le long terme.

En Europe, la zone euro pourra étendre sa collaboration monétaire à la Grande-Bretagne et même à la Russie. En Asie, la Chine arrêtera sa stratégie de banquier en période de globalisation, qui consistait à acheter des obligations d’État américain et des sociétés européennes pour maintenir ses parts de marché. Elle va être obligée de se rapprocher de pays voisins, comme la Corée du Sud (et bientôt du Nord après une réunification probable) pour produire des biens intégrant une plus forte valeur ajoutée.

Par exemple, on voit déjà à l’heure actuelle un partenariat dans la construction aéronautique avec la Corée du Sud. Il en sera fini de l’exportation de produits à bon marché au monde comme vecteur principal de croissance. Donc la pandémie permettra une intégration régionale heureuse, mettant fin à une globalisation sauvage.

Les implications sociales du virus

L’inégalité des classes sociales face aux virus, doublée récemment par la résurgence des protestations contre les inégalités raciales vont-elles entraîner la remontée du désir d’égalité de la part des populations ?

Il y a une volonté profonde de réforme de la population, un besoin de sécurité sanitaire et sociale, issues de la pandémie. Aux États-Unis en particulier la pandémie a fortement exposé les afro-américains, hormis une partie couverte par la protection sociale (les médias ont tendance à généraliser, mais tous les noirs américains ne sont pas concernés par les révoltes actuelles) ainsi qu’une partie de blancs pauvres qui ont perdu leur emploi et se sont précarisés à la suite de la pandémie. De ce fait, le public acceptera davantage une sécurité sociale à l’européenne. Et d’ailleurs, Donald Trump ne sera pas réélu, ce qui permettra cette avancée sociale.

En Europe, la sécurité sociale a fonctionné à peu près correctement. La population ici recherche donc davantage une égalité non sociale mais morale, c’est-à-dire la considération et le respect des victimes de la globalisation. Que ce soient les gilets jaunes ou les populations de banlieue. L’État devra veiller à ce que les poches d’absence de couverture soient réglées. Mais le problème social et racial est moindre qu’aux États-Unis. Quant au problème ethnique, il pourra être résolu par la diversité dans les représentations : un recrutement accru de policiers ou de soldats compétents et méritants va créer un mécanisme positif qui vaincra le radicalisme. D’autant que cela sera toléré par les jeunes générations, plus ouvertes à la diversité.

Implications électorales du virus

Que pensez-vous des conséquences sur l’électeur ? Les préoccupations écologiques devraient péricliter vu le problème du chômage – comme on le voit dans les intentions de vote en Allemagne – ou plutôt prospérer vu le lien établi par certains entre globalisation de la production et diffusion de la pandémie ? Quid de la gauche radicale et de l’extrême-droite ?

Certaines idées écologiques sont viables, d’autres sont purement idéologiques. De manière générale la voix moyenne, telles que symbolisée par Macron, est la bonne voie et sera la voix privilégiée par les Français, lesquels sont en moyenne modérés. Il y aura certes des élans de critiques et d’accusations de l’un ou l’autre pour sa responsabilité dans cette pandémie et des inégalités de traitement des citoyens. Il est à parier par exemple qu’un Mélenchon se déchaîne, mais il n’est absolument pas crédible aux yeux de la plupart des Français.

Donc à terme, cette recherche de bouc émissaire ne devrait pas entraîner de crise politique. Au contraire, les modérés, notamment de droite, devraient rejoindre Macron pour faire triompher la voie moyenne. La modération va gagner en France.
Ce ne sera pas le cas partout. Par exemple en Espagne, une crise politique se prépare.
Quant à la Suisse et à l’Allemagne, ces pays déjà ouverts vont assurer le succès de la nouvelle phase de régionalisation et devraient également rester sur la voie de la modération, loin de l’idéologie.

Prévisions

Pour clore ce débat, pouvez-vous nous donner deux ou trois prévisions importantes et hors du commun en les commentant très rapidement ?

J’en donnerai trois :

  • Le rétablissement des relations diplomatiques entre l’Arabie Saoudite et Israël, ce qui changera la politique au Moyen-Orient ;
  • Une révolution iranienne avec un changement de régime vers un régime laïque ;
  • L’échec de Donald Trump à sa réélection et l’union monétaire des États-Unis avec le Canada et le Mexique autour du dollar.