Alors que la majorité des pays européens a choisi l’option du confinement pour lutter contre la propagation croissante de l’épidémie, la Suède a décidé de ne pas suivre le mouvement et de faire bande à part. Nous avons voulu interroger Victoire de Boisguilbert, candidate aux élections des conseillers des Français de l’étranger en Suède, sur cette question.

1- La presse internationale, et notamment scandinave, s’agite autour du particularisme suédois pour gérer la pandémie de Covid 19, comment la population suédoise vit-elle cela au quotidien ?

Les Suédois sont réputés pour faire confiance aux institutions et aux experts, tant qu’on leur explique le bien-fondé des décisions qui sont prises. A Stockholm, les gens continuent donc à arpenter les rues, faire du shopping… Dans les forêts on croise toujours autant de familles qui viennent pique-niquer le week-end, et de joggeurs…

Dans les supermarchés, les distances à respecter à la caisse sont inscrites au sol, mais personne ne les respecte. On ne voit personne porter de masque ni de gants. Beaucoup de Suédois continuent de prendre les transports pour aller travailler le matin.

Les enfants vont toujours à l’école. On reçoit encore des invitations à des anniversaires ! Cette semaine ce sont les vacances de Pâques, on voit les jardins se remplir des enfants des uns et des autres qui se rendent visite et sautent tous ensemble sur les trampolines.

Je dirais que les Suédois sont dans l’ensemble moins inquiets que nous pour ce qui concerne la maladie en elle-même. On leur a dit de rester chez eux s’ils avaient des symptômes. S’ils n’en ont pas, ils vivent plus ou moins normalement. Ce qui paraît pour le moins surprenant quand on sait qu’on peut être porteur sain ou être contagieux plusieurs jours avant d’avoir des symptômes…

Le Premier ministre Stefan Löfven a déclaré dans une interview à Dagens Nyheter que des milliers de personnes allaient mourir du covid-19 en Suède, et qu’il valait mieux s’y préparer. Je pense que les Suédois sont assez fatalistes, et que cela explique leur attitude. Sans compter que la distanciation sociale est inscrite dans la culture suédoise et que cela ne leur coûte pas beaucoup !

En revanche, la situation économique est un sujet de préoccupation. Près de 2 millions de Suédois sont déjà au chômage partiel, et un record 50 000 personnes ont été avisées ces dernières semaines du fait qu’elles pourraient perdre leur emploi. Stockholm est la ville la plus touchée par cette menace.

Et en effet, le ministre de l’Intérieur Mikael Damberg a mis en garde la population contre un taux de chômage élevé dans l’avenir malgré le soutien du gouvernement de 100 milliards de couronnes avec diverses mesures de relance économique.

2- Aujourd’hui, lundi 6 avril, quel est le bilan à Stockholm et en Suède ?

En Suède, depuis le début de l’épidémie, les personnes infectées restent chez elles et ne voient pas de médecin, elles ne sont donc pas testées pour la plupart. Seuls sont testés les patients admis à l’hôpital, qui sont déjà en état grave. On n’a donc aucune idée du nombre de personnes infectées. Les chiffres officiels sont totalement faussés par l’absence de tests. On ne connaît vraiment que le nombre de patients en soins intensifs : 678 et le nombre de morts : 687 au matin du 8 avril.

3- En Suède, seuls y sont interdits les rassemblements de plus de 50 personnes, les visites dans les maisons de retraite et le service au bar dans les cafés et restaurants. Selon vous, pourquoi la Suède a opté pour une méthode de lutte moins radicale ?

Plusieurs arguments sont avancés par les autorités suédoises pour défendre leur stratégie. Parmi ceux-ci figure la nécessité de maintenir les écoles ouvertes afin de permettre aux parents qui occupent des postes clés dans les secteurs des soins de santé, des transports et de l’approvisionnement alimentaire de rester au travail. Les implications économiques du confinement sont donc le premier argument en faveur de cette attitude, perçue comme plus « relax » par les médias.

Quant à l’autre deuxième grand argument avancé en Suède, l’immunité collective — par laquelle suffisamment de personnes ont été infectées pour que la société soit immunisée contre le virus — elle est issue de l’expérience de la grippe espagnole. Par rapport à la grippe espagnole, la COVID-19 est perçu comme moins grave, de nombreuses personnes infectées étant considérées comme asymptomatiques. Bien que cela contribue à une propagation plus rapide, cela signifie également que le seuil d’immunité collective serait d’environ 60 %. Cela pourrait être réalisé rapidement dans les pays qui n’ont pas de stratégies d’atténuation ou de suppression intensives, comme la Suède.

En outre, cela pourrait permettre de préparer le futur en réduisant le risque de nouvelles vagues de l’épidémie.

4- Qu’en est-il de la diffusion et de l’accessibilité pour les non-locaux ?

Si vous parlez de l’information, je dirais qu’il est difficile d’y avoir accès sans parler suédois. Nous lisons surtout la presse internationale en anglais, et la presse française.

5- La Suède dispose d’une réputation de bon élève en Europe, quels sont les manques auxquels fait face cette nation scandinave ?

La Suède a certes des atouts démographiques – une faible densité de population et des ménages composés pour moitié d’une seule personne – mais la fragilité de son système de santé est grande : son taux d’équipement en lits d’hôpitaux est le plus faible d’Europe, avec 2,2 lits pour 1000 habitants (contre 6 en France), selon les chiffres 2017 de l’OCDE.

La Suède avait commencé à se préparer à ce genre de crises en 2007 sous l’impulsion du gouvernement conservateur/libéral/centriste de F. Reinfeld avec la création d’une nouvelle unité de gestion des crises au sein du Regeringskansliet, dirigée par Christina Salomonsson. Cette unité a été démantelée par le gouvernement socialiste-vert de Löfven, en 2017. Anders Ygeman (alors Ministre de l’Intérieur) indiquait que les structures de défense civiles du passé basées sur des réserves de vivre, un commandement civil régional, des masques de protection étaient désuètes, et qu’une défense civile moderne ne pouvait être basée sur ces structures du passé. Le résultat est qu’aujourd’hui la Suède ne dispose pas de stocks de masques, d’alcoogel, de respirateurs…

En outre, d’après les simulations publiées par les autorités de santé publique, il est clair que le gouvernement suédois prévoit beaucoup moins d’hospitalisations par tranche de 100 000 habitants que dans d’autres pays, dont la Norvège, le Danemark et le Royaume-Uni.

Toutefois, pour faire face à l’évolution de l’épidémie qui ne peut plus être niée, les autorités suédoises sont en train de terminer l’installation d’un hôpital de campagne dans un centre d’expositions de la banlieue Sud de Stockholm, à Alvsjo. Cet hôpital va, dans un premier temps, accueillir 140 patients atteints du nouveau coronavirus et verra sa capacité augmenter jusqu’à 600 lits en cas de besoin.

Car il faut noter qu’hier soir (lundi 6 avril), il restait seulement 20% de capacités en soins intensifs sur la région de Stockholm…

6-Pensez-vous imaginable à cet instant un changement de stratégie suédois, sur le modèle des Néerlandais ou des Britanniques ?

Oui, devant la recrudescence du nombre de morts, et la constatation qu’un quart des EHPAD de la région de Stockholm sont contaminés, la peur commence à gagner les Suédois depuis quelques jours.

De plus, une pétition signée par plus de 2 000 médecins et scientifiques presse le gouvernement de renforcer les restrictions. Et les témoignages alarmants du personnel médical se répandent sur les réseaux sociaux, faisant monter l’inquiétude.

Le gouvernement minoritaire de centre gauche prépare donc une « loi d’urgence », qui lui donnera un pouvoir accru. En effet, la Suède a la spécificité de ne pas être munie d’une telle mesure législative en temps de paix, qui permette de concentrer et accélérer la prise de décision en cas de crise. Le système politique très décentralisé est destiné à « empêcher les abus, et limiter le pouvoir de l’Etat » comme l’expliquait dans Libération Mark Klamberg, professeur de droit international à l’université de Stockholm.

Portée par le Premier ministre, cette nouvelle loi donnerait au gouvernement le pouvoir d’ordonner, sans vote du Parlement, la fermeture des transports, gares, cafés, restaurants ou salles de sport, pour l’instant toujours ouverts. Ce serait la première fois dans l’histoire de la Suède que le gouvernement aurait un tel pouvoir en temps de paix.

Toutefois, cet « état d’urgence », doit être validé par le Parlement, tout comme le confinement. Ses effets seraient limités à trois mois à partir de sa promulgation, prévue d’ici le 18 avril.

7- Avez-vous quelque chose à ajouter ?

D’après ce que je lis sur les réseaux sociaux et sais de mes amis ici, beaucoup de Français installés en Suède respectent plutôt les directives du gouvernement français, et ont pris la décision de s’auto-confiner, tout en profitant le week-end des vastes espaces naturels que nous offre la Suède, y compris à Stockholm.

 

L’équipe de l’ASFE