Le 12 janvier 2010, un séisme de magnitude 7,3 sur l’échelle de Richter fit 280.000 morts, 300.000 blessés et 1,3 million de sans-abri à Haïti. Les principales infrastructures – politiques, administratives, économiques – du pays sont alors détruites. 10 ans après, la situation est toujours extrêmement complexe.

Nous avons demandé à Daura Dutour, avocate franco-haïtienne, de nous livrer son témoignage.

Que pouvez-vous nous dire des conséquences de ce séisme ? Haïti s’est-elle à vos yeux relevé ?

Une catastrophe de cette envergure (une perte de plus de 200 000 vies humaines en juste quelques minutes), aurait du servir de catalyseur et de tremplin afin de rassembler les Haïtiens, favoriser un véritable sursaut et une véritable prise de conscience face à nos échecs séculaires.

Hors rien de tel ne s’est produit. Nous continuons à nous battre entre nous, à favoriser les intérêts personnels et nous sommes réticents à penser « pays ».

Les manques en tout genre, l’impossibilité de satisfaire les besoins primaires, l’absence de réponses et l’incapacité de l’Etat à faire face aux défis de la reconstruction, a eu pour conséquence directe un exode massif sans précèdent de la jeunesse haïtienne vers d’autres terres d’accueil.

On a beaucoup parlé du rôle des ONG, qui sont arrivées en masse à la suite du séisme. Que pouvez-vous nous en dire ?

Haïti est l’exemple parfait d’une aide humanitaire inadaptée et irréfléchie. Nous ne pouvons nier l’appui des ONG et devons rester reconnaissants pour les premiers secours et l’aide d’urgence déployés dans les semaines qui ont suivi le tremblement de terre.

Cependant, les ONG sont arrivées en masse sans véritable stratégie, ni plan d’actions, et surtout sans jamais faire appel/ ou consulter, ni le secteur privé ni même le secteur public local. Au lieu de venir en aide aux institutions ou aux acteurs déjà présents sur place, elles ont pour la plupart voulu faire des « copier coller » de différents programmes déjà en cours dans d’autre pays. Le tout sans jamais prendre en compte la réalité haïtienne ou les besoins véritables du peuple haïtien.

Cela a conduit à un gaspillage considérable d’argent pour des projets inefficaces, quand bien même ils auraient vu le jour. Entre mauvaise gestion, corruption, manque de coopération, sans compter les fonds promis qui n’ont jamais été décaissés, le bilan est déplorable.

Dans bien des domaines tels que la santé et la production nationale, les ONG ont fait concurrence directe aux entreprises locales, les conduisant même pour certaines à la faillite.

La mauvaise gestion de l’aide humanitaire n’a fait que fragiliser une économie déjà largement en crise.

Dans quelle situation – politique, sécuritaire – se trouve aujourd’hui Haïti ?

Aujourd’hui 15 janvier 2020, après un an de dysfonctionnements et de bras de fer entre la présidence et les parlementaires, dans un contexte où la violence et la destruction des biens ont remplacé le dialogue, le Parlement haïtien n’a pas été renouvelé (absence d’élection en novembre 2019 et fin de la 50ème législature) et les mandats de ses membres sont désormais arrivés à terme. Le Président gouverne donc seul et devra gouverner, à l’avenir, par décret. Le pays n’a pas de gouvernement depuis mars 2018 avec tous les risques et conséquences que cela comporte.

Haïti se trouve dans une situation sécuritaire précaire avec la prolifération de gangs armés dans la capitale et en province. On assiste à une recrudescence importante de la violence. L’Etat est faible et défaillant à tous les niveaux. Les forces de police manquent de moyens. L’Etat peut à peine assurer le salaire des policiers, des professeurs et autres agents de la fonction publique.

Certains voient dans cette crise institutionnelle la possibilité d’adopter une nouvelle constitution qui devra mettre à plat le régime politique actuel et donner de nouvelles bases permettant le développement.

En tant qu’avocate d’affaires, vous êtes amenée à rencontrer de nombreux acteurs économiques. Quelle est la situation économique à Haïti, quelles sont les perspectives ?

La situation économique est alarmante et il ne pourra véritablement y avoir d’amélioration sans stabilité politique et redressement.

La dépréciation monétaire des deux dernières années est sans précédent. Il faut 93 gourdes aujourd’hui pour un dollar américain, alors qu’en janvier 2018, il fallait 63.25 gourdes pour un dollar américain. La gourde continue sa dépréciation sans qu’une véritable politique monétaire ne soit mise en place, ni qu’aucune décision permanente et efficace ne soit prise pour pallier les problèmes. Les économistes déplorent la dollarisation de l’économie haïtienne, qui va de pair avec un pays qui devient de plus en plus dépendant des importations.

Le manque de stabilité politique est un frein considérable à l’investissement qu’il soit national ou étranger. Qui dit investissement dit création d’emplois et augmentation du pouvoir d’achat. Les entreprises haïtiennes depuis les émeutes du 6,7, 8 Juillet 2018, ont dû faire face à plus de 90 jours de chômage forcé, et se sont trouvées dans l’obligation de licencier nombre de leurs employés, voire de fermer boutique. Les revendications sociales et politiques ont paralysé l’ensemble des activités du pays, allant jusqu’à la fermeture des établissements d’enseignement pendant plus de quatre mois.

Le nouveau code d’investissement, les mesures incitatives, la modernisation du cadre juridique des affaires, sont autant de mesures qui pourraient être finalement facilement adoptées par décret présidentiel, en l’absence momentanée d’un Parlement dont les membres, à de rares exceptions, ont toujours été réticents à légiférer. Le projet de reforme du droit des sociétés, le nouveau code pénal, la loi de modernisation du secteur des télécommunications, sont autant d’initiatives qui se sont heurter à l’immobilisme des parlementaires.

Vous êtes franco-haïtienne. A votre sens, comment a évolué la communauté française à Haïti depuis dix ans ?

La France s’est progressivement désengagée en Haïti et nous ne recensons véritablement plus que quelques projets français souvent liés à la francophonie et à la culture. A part le rachat d’une compagnie de distribution pétrolière, les investissements français, tout comme le nombre d’ONG françaises présentes en Haïti, ont diminué.

La communauté française en Haïti n’est pas très nombreuse et en majeure partie constituée de binationaux. Les liens de ces binationaux avec la France tendent à s’estomper. La proximité géographique avec les Etats-Unis a sans doute contribué au désintérêt de la France en Haïti.

Avez-vous quelque chose à ajouter ?   

Il faut consentir à des sacrifices nécessaires pour une meilleure gouvernance tant nationale que locale, améliorer la qualité de l’éducation à tous les niveaux, renforcer les institutions publiques, favoriser l’investissement privé, dialoguer entre Haïtiens de manière franche et responsable, combattre la corruption sous toutes ses formes, se fixer des objectifs raisonnables, et surtout garder la foi en l’avenir du pays.