Venise fait actuellement face à une troisième montée des eaux dévastatrice. La célèbre place Saint-Marc, cœur historique de la ville, a de nouveau dû être fermée ce dimanche 17 novembre par crainte d’une nouvelle montée des eaux après les deux marées hautes qui ont dévasté la «Sérénissime» en moins d’une semaine. Mardi soir dernier Venise avait connu un phénomène de marée inédit à 1,87 m, soit le deuxième record historique derrière celui du 4 novembre 1966 (1,94 m). 
Dans ce contexte nous avons pu nous entretenir avec Sandra Mergalet, depuis 14 ans en Italie, qui vit à Mestre (localité de la commune de Venise) et Anne Flore Maman, membre du comité de direction, trésorière et directrice de l’Alliance française de Venise qui vit sur place depuis 10 ans.

Venise les pieds dans l’eau

Pour Sandra Mergalet, les événements de mardi 12 novembre ont mis en évidence certains problèmes historiques de la ville du lion ailé, emblème de Venise.

Pour comprendre les problèmes de la ville il est utile de regarder une carte. Venise est en effet composée de nombreuses petites îles reliées entre elles par des milliers de ponts. Ces petites îles forment un unique puzzle en forme de poisson. Venise est insérée dans une lagune, séparée de la mer par deux autres grandes et longues îles, le Lido, célèbre pour l’exposition du cinéma et Pellestrina, île de pécheurs moins connue mais très caractéristique. A l’intérieur de la lagune, il y a d’autres petites îles parmi lesquelles les plus connues sont Burano pour la dentelle et Murano pour le verre.

Pendant plus de 1000 ans, la République de Venise a coexisté avec les marées, mais au cours du siècle dernier, l’homme a profondément modifié son équilibre. En effet un canal large et profond appelé canal des Petroli a été creusé pour permettre aux pétroliers d’accéder à la raffinerie qui, cela peut paraître absurde, a été construite au milieu de la lagune. Le canal des Petroli a beaucoup contribué à l’effet dévastateur de la marée, permettant à la mer d’accéder plus rapidement et avec plus de force.

Cette fois, l’effet a été plus important que d’habitude, tant dans le niveau d’eau qui a dépassé les protections normalement utilisées par les habitants que par la fréquence du phénomène, car le niveau de l’eau était très élevé pendant plusieurs jours consécutifs.

Autant pour Sandra que pour Anne-Flore, Venise a l’habitude de faire face à ce problème de montée des eaux, appelé acqua alta et particulièrement au mois de novembre. Il est en effet courant de trouver des passerelles pour éviter de marcher dans l’eau. La marée monte et descend 2 fois par jour, en fonction des phases de la lune. A Venise, ce phénomène est aussi lié au vent du sud appelé Scirocco. Celui-ci pousse la mer dans la lagune à travers l’embouchure du port.

Anne-Flore précise que les Vénitiens ont plusieurs systèmes d’alerte sur leur téléphone portable via des applications ou autres moyens technologiques. Cependant les alertes ce jour-là n’ont malheureusement pas beaucoup servi car l’eau montait très rapidement.

A Venise ce ne sont pas des inondations comme on peut l’entendre en France. Ce sont des marrées prévues. De petites évacuations d’eau ont été créées partout dans la ville ce qui permet aux marées habituelles de vite être évacuées. Cependant, cette fois-ci, la décrue a été lente entraînant énormément de pertes économiques et patrimoniale.

Des aides conséquentes pour la remise en état

Selon Sandra, bien que les dégâts soient énormes – le maire a parlé d’un milliard d’euros – les habitants ont toujours été habitués à travailler dur et à s’entraider. En Italie, les habitants sont habitués aux catastrophes naturelles. Les tremblements de terre et les inondations sont très fréquents. Récemment, l’Italie a dû faire face à diverses catastrophes, dans des villes moins célèbres que Venise, comme Matera dans la région du Basilicate, Grosseto en Toscane et Bolzano dans le Trentin-Haut-Adige.

Les habitants sont accoutumés à résoudre seuls les problèmes. Sandra pense que les Italiens ont un certain manque de confiance envers l’État. Dans les discours des citoyens, il y a en effet beaucoup d’amertume en ce qui concerne le projet MOSE. C’est l’un des ouvrages hydrauliques les plus coûteux au monde, environ 6 milliards d’euros, qui était censé isoler la lagune de Venise de la mer. Lancé en 2003, il n’a toujours pas été mis en service. Le MOSE fait l’objet de discussion depuis sa conception entre ceux qui l’ont soutenu et ceux qui pensaient que cela nuirait à l’écosystème de la lagune. Elle rappelle que ce projet a été au centre d’un énorme scandale judiciaire, un ministre a été arrêté pour corruption. Pour les Vénitiens cela suscite beaucoup de colère car beaucoup d’argent a été dépensé en vain pour la construction d’un ouvrage qui n’a pas encore été mis en fonction. Cet argent investi aurait pu être utilisé pour l’entretien des canaux de la ville.

Résidant depuis de nombreuses années à Venise, Sandra a la conviction que les Vénitiens feront en sorte que le touriste qui viendra visiter la Sérénissime à Noël trouvera que cette ville est la plus romantique du monde, belle et brillante comme elle l’a toujours été.

Selon Anne-Flore, plusieurs choses ont rapidement été mises en place. Tout d’abord Venise a été classé « état d’urgence » ce qui fait que des fonds ont été débloqués pour les privés et particuliers. Les particuliers pourront toucher jusqu’à 5000 euros de dédommagements, les commerces/ entreprises jusqu’à 20 000 euros. De plus, le maire de Venise a mis en place une plateforme de dons afin d’inciter la communauté internationale à participer. Mais aucune information quant à l’utilisation de ces dons n’a pour le moment été communiquée. Des initiatives parallèles ont aussi émergées.

Le comité français pour la sauvegarde de Venise – qui a déjà contribué à la rénovation du Palais Royal de la place st Marc – a en collaboration avec l’Alliance Française mis en place une action de mécénat. Par ailleurs des Vénitiens se sont portés volontaires afin de nettoyer la ville tandis que d’autres sécurisent les périmètres et dirigent les touristes vers des zones moins inondées. Les forces de polices elles aussi étaient déployées partout dans la ville.