«Serres est marqué sur ma carte d’identité. Voilà un nom de montagne, comme Sierra en espagnol ou Serra en portugais ; mille personnes s’appellent ainsi, au moins dans trois pays. Quant à Michel, une population plus nombreuse porte ce prénom.» Voilà comment Michel Serres avait un jour décliné son identité, en toute humilité et simplicité.

Un parcours hors normes 

Philosophe, historien des sciences, ancien officier dans la marine française (notamment dans l’opération du canal de Suez, entré à l’Ecole Navale avant Normale Sup’ (deuxième du classement), agrégé de philosophie, professeur à Stanford et membre de l’Académie française, cet optimiste gascon bon vivant, à l’accent chantant du sud-ouest, né en 1930, est décédé à l’âgée de 88 ans le 1er juin dernier.
En France, enseignant en histoire à Paris I et non en philosophie, il accepta le fauteuil à l’Académie française puisque l’université française ne lui avait offert « que des strapontins », avait-il confié à Libération.
Scientifique, amoureux de la nature, il énonçait dans un entretien que des cours de SVT et un examen à l’entrée de l’ENA sur le sujet révolutionnerait les savoirs et ferait en sorte que nos politiques savent ce qu’est le climat. Lui qui a résidé 47 ans aux Etats-Unis dont une partie près  de la Sillicon Valley cherchait constamment à comprendre les dessous et avancées de l’informatique, les nouveautés technologiques…évoquait-il dans un entretien.

Voyager

A que faut-il faire pour être philosophe ?, Michel Serres répondait : voyager. Est philosophe celui qui a fait «les trois tours du monde» : visité la banquise, séismes, volcans, déserts, tenté le «tour du savoir», et, enfin, entrepris, le «tour des hommes», des langues, cultures, religions…

Clairvoyant au sujet de la violence et du terrorisme

Un entretien consultable en ligne, riche d’enseignements, d’une heure trente dans le cadre d’un Festival organisé par le Monde avec Nicolas Truong permet de mieux cerner le personnage. Les propos qui suivent en sont extraits.
“On rencontre l’histoire deux fois : d’abord dans les livres puis dans les faits … Entre 0 et 30 ans, mon rapport à l’Histoire a été la guerre avec Hiroshima comme point d’orgue de la violence humaine.
“Seul deux espèces pratiquent le meurtre inter-espèce : le rat et l’homme. Cette violence, ce danger n’a fait que croître.”
Encore récemment, il nous avertissait des dangers de la violence :
« Il est possible que la culture et la science ne protègent pas complètement contre la violence (exemple du nazisme). Je suis un vrai pacifiste (mon fusil était toujours enrayé et mon épée en mauvais état durant mon service militaire) mais peut-être suis-je un porteur sain de violence. Les lumières ne nous ont pas protégé du nazisme. »

Une vision de Hobbes et de la politique, en général, controversée 

“Si nous étions des loups pour l’homme, ce serait formidable. Nous serions de bons pédagogues et d’excellents politiques. Hobbes s’est trompé. Les fantassins en première ligne en 14-18 tiraient en l’air. Ils ne pouvaient supporter de tuer quelqu’un à quelques mètres, quasiment à bout portant.”
Lors des inondations en Nouvelle Orléans et celle de la Garonne, il évoquait avoir assisté à des scènes d’entraide.
“Seuls 5 à 10% sont des gens violents et prennent le pouvoir. Quand on s’approche du pouvoir, on s’approche irrésistiblement des puissances du mal.
“La politique, “je supporte” finissait-il par ironiser dans un Festival organisé par Le Monde.

Le pragmatisme d’un philosophe

Une des actions à effectuer pour agir de manière significative en politique consistait, selon lui, à effacer la dette, cette obligation entre responsabilité et morale. “La dette est le versant financier de ce que la prescription est le versant juridique ; et le pardon, le versant moral. La plupart des relations d’inégalité, d’esclavage reposent sur une dette.”
Pourvu d’une réelle sagesse, il concluait son intervention sur ces mots : “mon rôle de philosophe est très très simple : j’essaie d’être la sage-femme du monde futur.” 
SOURCES :
Le Monde (article ici, celui retraçant son parcours par Roger-Pol Droit ainsi que ses entretiens au Monde en 2016, 2018 et 2019)
Libération (article ici)
Le Figaro (article ici sur les multiples hommages rendus en son honneur)