Depuis dimanche, des milliers de Hongkongais sont descendus dans la rue. Que se passe t-il à Hong-Kong ? 

Nous avons eu le plaisir de nous entretenir avec Eric Sautedé, politologue vivant dans le Delta de la Rivière des Perles depuis 25 ans, qui nous explique plus en détails le contexte actuel.

CONTEXTE DU 9 JUIN

 

Suite à l’appel lancé par le Front Civil des Droits de l’Homme, qui regroupe une cinquantaine d’organisations pro-démocratiques, c’est plus d’un million de Hongkongais qui ont défilé ce dimanche pour manifester leur opposition à un projet d’amendement des lois d’extradition et de coopération judiciaire qui permettrait de rendre judiciable en Chine même toute personne se trouvant à Hong Kong, résidents et étrangers inclus, et faisant l’objet de poursuites judiciaires en République populaire.

C’est un Hongkongais sur sept qui a manifesté ce dimanche contre un projet considéré comme liberticide et contraire à l’Etat de droit en vigueur dans l’ex-colonie britannique, laquelle peut se targuer aujourd’hui encore de bénéficier d’une relative indépendance de son système judiciaire alors que l’environnement politique général s’est beaucoup dégradé depuis le Mouvement des Parapluies en 2014.

Les principales objections formulées contre le projet sont de deux ordres: tout d’abord l’empressement excessif du gouvernement à vouloir faire adopter ce projet en moins de quatre mois alors que rien n’avait vraiment bougé depuis 1997 et surtout le manque de garanties formelles, judiciaires ou législatives, qui permettraient aux autorités Hongkongaises d’opposer un refus circonstancié à une demande d’extradition émise par la Chine communiste.

En somme, ce régime d’exception — les demandes d’extradition seraient formulées au cas par cas — s’établirait entre deux systèmes judiciaires aujourd’hui encore largement incompatibles et dépendrait de la capacité du chef de l’exécutif, lui ou elle-même nommé par Pékin, à dire non aux autorités requérantes. Ce serait la fin de la formule “un pays, deux systèmes” !

STATUT DE HONG KONG

 

La Région Administrative Spéciale (R.A.S.) de Hong Kong, tout comme celle de Macao, jouit d’un système politique, administratif et économique distinct de celui de la République populaire de Chine et ce pour 50 ans à compter de la rétrocession, soit 1997 pour Hong Kong et 1999 pour Macao. D’où la formule “un pays, deux systèmes”, la Chine pour tous et des systèmes économico-politiques distincts pour une période donnée.

L’idée de ces R.A.S. remonte au début des années 1980 et a été avant tout conçue par Deng Xiaoping avec Taiwan en tête, cette autre Chine à laquelle Pékin n’a jamais renoncé. C’est aussi à cette époque que la couronne britannique interroge Pékin sur ses intentions concernant le bail de 99 ans obtenu en 1898 sur les Nouveaux Territoires, soit plus de 85% du territoire de Hong Kong où vivent aujourd’hui la moitié des résidents.

La rétrocession de Hong Kong s’est faite par une déclaration conjointe sino-britannique qui a valeur de traité international en 1984 et la R.A.S. est régie par sa propre mini-constitution, la loi fondamentale, adoptée à Pékin en 1990. En 2047, ce système capitaliste distinct comportant des promesses de démocratisation pourra tout aussi bien faire l’objet d’une abrogation que d’un renouvellement. Disons que le projet sur l’extradition semble un peu précipiter les choses vers l’abrogation !

 

FACE AUX MANIFESTATIONS, L’EXAMEN DU TEXTE A ETE REPORTE

 

Si l’on en croit les déclarations de la chef de l’exécutif Carrie Lam, nommée à ce poste par Pékin en 2017, les chances de retrait sont assez minces, en dépit de la vindicte populaire massive de dimanche dernier. Carrie Lam renvoie dos-à-dos cette manifestation et une pétition en ligne soutenant le projet de loi qui aurait déjà recueilli 750,000 signatures. Elle insiste aussi sur sa responsabilité de femme politique, arguant du fait que certaines décisions sont nécessaires même si elles ne font pas nécessairement l’unanimité.

Mais l’argument a perdu du poids depuis que Taïwan a renoncé à faire une demande d’extradition visant un Hongkongais présumé coupable de l’assassinat de sa jeune épouse lors d’un séjour dans l’île en 2018 — le principal prétexte du projet d’amendement tel que formulé en février cette année. De nombreuses organisations professionnelles se sont mobilisées à Hong Kong pour dénoncer le projet sur une base très argumentée: c’est notamment le cas de la Hong Kong Bar Association et de la Hong Kong Law Society. Même si 13 crimes dits “économiques” ont été exclus du projet, les milieux d’affaires, locaux et étrangers, et les chambres de commerce ont publiquement émis des réserves.

L’Union Européenne et plusieurs consulats étrangers, dont les américains et les britanniques, ont aussi formulé ouvertement leurs inquiétudes. En 2003, le Front Civil des Droits de l’Homme avait été à l’origine de la manifestation gigantesque — 500,000 personnes — qui était parvenu à faire reculer le gouvernement s’agissant d’un projet de loi sur la sécurité nationale.

Dans la foulée, la ministre de la sécurité avait été contrainte à démissionner et le chef de l’exécutif avait dû renoncer à son poste deux ans avant la fin de son second mandat.

Pour éviter la tragédie, la voie de la raison doit l’emporter, et elle passe nécessairement par (…) l’ouverture d’une consultation plus large de la société.