Cette semaine pour vous présenter le dispositif FLAM nous nous sommes entretenus avec Alessandro Garibbo, Président de Zenaflam – Association de FLAM de Gènes en Italie.

Pouvez-vous nous parler du programme FLAM ? Quels sont ses objectifs ?

Le programme « Français langue maternelle » (FLAM) est un dispositif d’appui financier à des associations de Français de l’Étranger ; son objectif est de stimuler des actions de consolidation du français langue maternelle pour des enfants scolarisés dans une autre langue que le français. Au total, environ 150 associations FLAM sont aujourd’hui actives dans le monde, certaines depuis plus de dix ans sans interruption, et contribuent au rayonnement de la langue et de la culture française.
Le dispositif a été créé en 2001 par le ministère des Affaires étrangères, à l’initiative d’élus représentant les Français établis hors de France. Il a été confié en 2009 à l’Agence pour l’enseignement français à l’étranger (AEFE), à la suite des recommandations des états généraux de l’enseignement français à l’étranger.

L’objectif premier du dispositif FLAM est de permettre à des enfants français établis à l’étranger de conserver la pratique de la langue française et le contact avec les cultures française et francophones en suivant, dans un contexte extrascolaire ou parascolaire, des activités spécifiques. Ces activités n’ont aucunement vocation à se substituer à l’enseignement scolaire, leur mission étant d’assurer un apprentissage linguistique et culturel dans un autre cadre. Elles s’adressent à tous les enfants en âge scolaire (niveaux primaires et secondaires), à partir de cinq ans, au moment de leur inscription annuelle et jusqu’à 15 ans. Notre association Zenaflam extrapole ce cadre et accepte aussi les familles non-françaises (à condition qu’elles soient francophones), les enfants à partir de trois ans et les adolescents jusqu’au baccalauréat.

Il est assez fréquent, à l’étranger, que le français ne soit parlé qu’au sein du foyer ou pendant les vacances en famille. Pour les enfants qui arrivent chez nous, c’est souvent une vraie découverte de constater que cette langue est utilisée en dehors de chez eux. D’ailleurs, si nous voulons que nos enfants développent leur français, ces derniers ne doivent pas seulement le parler avec les adultes qui les entourent : il leur faut des amis de leur âge qui parlent français ! Les cas de figure sont extrêmement variés, mais pour certains les activités FLAM peuvent être le déclencheur pour s’exprimer en français, pour d’autres c’est l’occasion de se sentir moins “différents” de leurs camarades habituels d’école ou encore de découvrir que le bilinguisme est un atout indéniable pour communiquer.

Quelle est l’histoire du FLAM de Gênes (Zenaflam) ? Pouvez-vous décrire les activités que vous menez ?

L’association Zenaflam est une association à but non lucratif, laïque et apolitique. Elle est d’ailleurs une association encore « jeune ». Elle a été fondée en 2013 par un groupe amical de cinq familles françaises et binationales italo-françaises, grâce à la clairvoyance de son premier président, M. Ryad Chellali. Au moment même de notre fondation, nous avons adhéré au dispositif FLAM.
Je suis l’un des fondateurs de Zenaflam et son quatrième président. Tous les présidents qui m’ont précédé, M. Ryad Chellali, M. Luc Pénaud et Mme Carine Perquia, sont eux aussi membres fondateurs. Ceci pour dire que, depuis sa fondation, Zenaflam a gardé une certaine unité d’orientation. Par contre, je suis le premier président de langue maternelle italienne. Né dans une ancienne famille génoise où le français a toujours été pratiqué, j’ai quand même acquis la nationalité française seulement en 2008, par mariage.

Aujourd’hui Zenaflam compte 52 élèves et est animée par une équipe de bénévoles parents d’élèves. Les cours sont ouverts à tous les enfants francophones, toutes nationalités confondues, et sont assurés par les enseignants de l’Alliance Française de Gênes, avec laquelle nous avons signé une convention de partenariat. Les activités didactiques se déroulent dans les locaux de l’Alliance les samedis matin de 10h00 à 12h00, durant la période de l’année scolaire.
Récemment nous avons lancé « l’ÉNA des enfants », un projet portant sur la citoyenneté et l’éducation civique.

En ce qui concerne ce qui est proposé aux enfants, nous distinguons activités didactiques proprement dites, qui se déroulent à partir d’un projet didactique commun, et activités parallèles.
Cette année le projet didactique commun a été la réalisation d’un livre – désormais devenue une tradition chez Zenaflam – qui vient compléter notre collection d’ouvrages. Les classes ont écrit leur bande dessinée sur un sujet ÉNA des enfants. Le résultat est un recueil de bandes dessinées liées à l’éducation civique, avec des histoires portant sur le respect, l’égalité, le droit des enfants et le multiculturalisme. Chaque classe avait choisi des méthodes différentes pour aborder son sujet, ce qui donne un livret très coloré et varié.

Les activités parallèles, dont l’ÉNA des enfants représente une partie majeure, comprennent également des ateliers, des conférences (journée bilinguisme, journée francophonie), des sorties, des fêtes traditionnelles (Noël, Chandeleur), des pique-niques de fin d’année et des repas conviviaux, ainsi que et des visites culturelles (par exemple, une visite au Château de la Mante de Saluces, à laquelle nous avons invité à nous rejoindre l’association Flam Turin).

Comment voyez-vous votre mission ?

Notre région, la Ligurie, est située dans le nord-ouest de l’Italie, près de la frontière avec la France. Traditionnellement ouverte vers les échanges maritimes et commerciaux, elle se caractérise par la présence de nombreuses familles binationales. Parmi nos élèves, la plupart sont justement des binationaux. La presque totalité d’entre eux sont scolarisés en langue italienne, car il n’y a pas d’établissements scolaires francophones ni à Gênes ni dans la région. Nous sommes d’ailleurs la seule association de Français de l’étranger présente à niveau régional.

Ceci dit, Zenaflam a voulu s’assigner quatre missions :

– une mission statutaire, en cohérence avec l’objectif FLAM : permettre aux enfants, français et francophones, scolarisés en langue italienne, de conserver le lien avec la culture française, favorisant l’échange d’expériences et le jeu ;
– une mission sociale : rassembler et animer une communauté d’adultes, accueillante et inclusive, centrée sur le partage de la langue française ;
– une mission culturelle, axée sur la francophonie, le bilinguisme et le multilinguisme ;
– et, plus récemment, une mission civique : préparer les jeunes à participer le mieux possible à la vie démocratique, en leur offrant – à travers l’expérience directe – une opportunité de formation d’envergure, d’où l’intitulé du projet d’éducation à la citoyenneté que nous venons de lancer, « l’ÉNA des enfants ».

Nous accordons au multilinguisme une importance primordiale. Avoir choisi de préfixer FLAM avec «Zena» (Gênes, en dialecte génois) signifie avoir misé sur le multilinguisme depuis la fondation même de notre association.

Quel est le profil des enseignants dans votre programme ?

Nous avons la chance de pouvoir employer les enseignantes de l’Alliance française de Gênes, dont plusieurs sont aussi parents d’élèves. Elles sont toutes qualifiées pour l’enseignement du français langue étrangère (FLE). En plus elles ont des qualifications complémentaires qui donnent de la valeur ajoutée aux cours. Parmi les enseignantes de l’Alliance française de Gênes se trouvent actuellement :

  • Une enseignante diplômée en journalisme presse écrite, ainsi qu’en Histoire contemporaine;
  • Une enseignante diplômée en « Métiers de l’Europe » (Master Affaires Européennes).

Notre responsable pour la web-radio est – quant à lui – spécialiste en médiation culturelle et communication internationale.

Quel est le profil des élèves inscrits ?

Cette année scolaire 2018/19, nous comptons 30 élèves FLAM âgés de 5 à 14 ans, dont 21, soit 70%, sont citoyens français ou binationaux, répartis sur quatre groupes par tranche d’âge, ainsi que 22 élèves RadioZena-Flam, âgés de 11 à 17 ans, dont 6, soit 27%, sont citoyens français ou binationaux. Ces derniers forment un groupe d’initiation au journalisme en langue française (web radio) en dehors de l’enseignement FLAM proprement dit.

Les élèves FLAM, répartis dans quatre groupes par tranches d’âges possèdent des niveaux de langue tout à fait hétérogènes et reproduisent des réalités uniques pour chaque famille. Les enfants issus de familles binationales sont souvent bilingues tandis que les enfants qui sont de deuxième génération (avec une mère ou un père, par exemple, déjà binational) affrontent davantage de difficultés face à la langue française. Cependant, Zenaflam a pris le parti de ne pas être dans l’apprentissage de la langue mais bien dans la consolidation, c’est pourquoi chaque enfant doit au minimum comprendre la langue française (français passif) de façon à ce que les enseignantes n’aient pas besoin de passer par la langue italienne durant les cours et les ateliers. Ceci nous permet ainsi d’affirmer que les élèves FLAM détiennent tous un niveau correct selon leur âge.

Pour ce qui concerne les élèves RadioZena-Flam, ceux de langue maternelle française possèdent une complète maîtrise de la langue, tandis que les autres ont un niveau variable de A2/B1 pour les plus faibles à B2 pour les meilleurs.

Quel sont pour vous les avantages – mais aussi peut-être les inconvénients – de FLAM ?

Il faut, d’abord, distinguer entre l’enseignement conventionnel, propre des lycées français à l’étranger, et l’enseignement non conventionnel qui se fait au sein des associations FLAM. Ces dernières, à priori, devraient être plus nombreuses, car la présence d’un lycée français est – sauf exceptions – limitée aux capitales et aux grandes villes. La triste réalité est que les lycées français sont bien plus nombreux que les associations FLAM, ce qui relève du paradoxe. La raison réside dans le fait que le dispositif FLAM est encore plutôt méconnu parmi les français de l’étranger, ce qui est bien dommage.

Tandis que l’enseignement propre des lycées français suit nécessairement les programmes ministériels, et donc – forcement – ce qui est enseigné à Hanoï n’est pas trop différent de ce qui est enseigné à Paris, l’enseignement qui se fait au sein des associations FLAM est naturellement beaucoup plus libre et flexible, n’étant pas soumis à des règles rigides. Ceci est à la fois un avantage et un inconvénient : tout dépend du niveau culturel et de l’implication des familles. À Gênes, nous avons la chance d’avoir un bon niveau socioculturel moyen et des parents très impliqués, ce qui nous permet de mettre en place des programmes ambitieux tels que la webradio et l’ÉNA des enfants.

Grâce à une complète liberté d’enseignement, il se peut que l’enseignement FLAM aux quatre coins du monde se prête à s’adapter plus rapidement et efficacement aux enjeux locaux, ainsi qu’à anticiper les tendances d’une société, telle que la nôtre, de plus en plus globalisée à niveau mondial, à géométrie variable et marquée par une inégalité croissante. À mon avis, les associations FLAM font partie des laboratoires d’expérimentation où se développe – par différentiation, réaction et adaptation – l’enseignement français du futur. Ce dernier volet devrait attirer davantage l’attention des autorités françaises.

Travaillez-vous en lien avec les acteurs de l’enseignement français à l’étranger (et notamment les lycées français proches de Gênes) ?

Non, mais je voudrais dire « Pas encore ». Il y a un clivage entre l’enseignement FLAM et l’enseignement des lycées. Pourtant, il me semble bien de commencer d’explorer, et de mettre en valeur, les complémentarités entre les deux modèles.

Quels conseils donneriez-vous aux parents qui voudraient créer un programme FLAM dans leur ville ? Existe-t-il un réseau d’entre-aide ?

J’en aurais plein, mais comme chaque association FLAM est unique, je me borne à donner les trois conseils suivants, dont la validité est générale.

Premier conseil. N’ayez pas peur. Osez ! Lancez-vous dans l’aventure. Investir dans l’enseignement du français pour vos enfants est probablement l’un des meilleurs investissements que vous pouvez faire. Selon les estimes de l’Organisation Internationale de la Francophonie (OIF) 274 millions d’habitants sur les cinq continents partagent la langue française. Cinquième langue la plus parlée dans le monde, le français devrait compter 750 millions de locuteurs en 2050. Pourtant, l’orthographe et la grammaire demeurent très intimidantes et pourraient empêcher la diffusion de notre belle langue. C’est pour ça que le numérique et le multimédia iront jouer un rôle vital pour le rayonnement du français dans le monde dans les prochaines années. Également, le bilinguisme (ou bien le multilinguisme, en considérant pour acquise, car désormais « obligatoire », une certaine connaissance, quoique basique, de l’anglais) avec maîtrise de la langue française (ce qui va faire la différence par rapport à la masse anglophone) et des nouvelles technologies seront, pour nos enfants, le meilleur tremplin pour préparer l’avenir. Le triplement du nombre des locuteurs d’ici 2050 devrait se traduire par la multiplication exponentielle des échanges entre artistes, acteurs de la société civile, élus, décideurs, chefs d’entreprise, jeunes start-uppers, historiens, scientifiques et techniciens. Le français est et sera davantage une langue de réussite. Voilà donc la portée économique, politique et sociale d’un investissement axé sur le français et le multimédia fait aujourd’hui au bénéfice de nos enfants. Un investissement qui – bien sûr – peut se faire, et même à petit prix, à travers le FLAM.

Deuxième conseil. L’enseignement FLAM est un enseignement complémentaire, donc le coût pour les familles doit être soutenable. Même si une association FLAM est financée par l’AEFE pour son premier quinquennat d’existence, le temps viendra que vous devrez voler de vos propres ailes. Ceci signifie que le modèle de business de l’association que vous êtes en train de monter doit être soutenable du premier jour même. Demandez de l’aide, formez-vous, ayez des notions budgétaires, formez-vous, connaissez les volets juridiques, formez-vous, apprenez à écrire des projets pour demander des financements, formez-vous, entourez-vous de personnes qualifiées et faites confiance à votre équipe pédagogique. Formez-vous ! Monter une association FLAM va vous transformer en chef d’entreprise. Sachez-le ! Formez-vous donc !

Troisième conseil. Restez zen. Il faut être patient, avoir une bonne dose d’humour, de positivisme et d’altruisme, car il faudra accompagner votre association dans tous ses stades de croissance et prendre des décisions, même difficiles, pour qu’elle puisse fonctionner au mieux.

Depuis novembre 2017, 12 associations FLAM aux États-Unis se sont unies en fédération pour échanger leurs connaissances, dans un élan de solidarité et de partage de ressources administratives et pédagogiques. Je suis convaincu qu’il est très nécessaire de faire du même, en Italie et ailleurs, pour établir un réseau d’entre-aide qui soit en mesure de fonctionner à niveau mondial.
Naturellement, Zenaflam est d’ores et déjà disponible pour aider la mise en route d’autres associations FLAM, en Italie et ailleurs.

Sentez-vous que votre programme soit suffisamment valorisé, notamment par les autorités françaises ?

Heureusement, Zenaflam a toujours eu des excellents rapports avec les autorités françaises : l’Alliance française, l’Institut français, le Consulat Honoraire de Gênes, les Conseillers consulaires, le Consulat Général de Milan, l’Ambassade de Rome. Nous sommes écoutés et valorisés. Grâce à la qualité de nos projets proposés au Ministère de l’Europe et des Affaires étrangères pour subvention (AEFE et STAFE), à l’efficacité de notre activité de collecte de fonds et – bien sûr – à l’entité des financements reçus, cette année, 38% de notre budget provient de l’État français. Nous avons aussi reçu un don important de la part de l’ASFE. Ces financements couvrent l’entièreté des activités complémentaires à l’enseignement. Seul l’enseignement proprement dit reste à la charge des familles, ce qui fait ainsi que notre modèle de business soit soutenable à long terme.

Un commentaire que vous souhaiteriez rajouter ? Ou des pistes d’évolution ?

À mon avis, il faut valoriser l’enseignement français à l’étranger. Cependant, la valorisation de l’enseignement français à l’étranger doit passer forcement par la valorisation de l’enseignement FLAM. Ce dernier est caractérisé par une remarquable « fitness darwinienne » (grandeur qui mesure la probabilité de survie et de reproduction, à travers l’adaptation évolutive) garantie par une très forte « biodiversité » (chaque association FLAM est unique, chaque ville dans le monde où une association FLAM est présente est unique elle aussi : voici expliquée la biodiversité).
Valoriser l’enseignement FLAM signifie :

Aider les associations à établir des liens entre elles, afin de tisser un véritable réseau maillé, connecté avec Paris ;Exploiter les avantages du digital : podcasts, vidéos, webradio, Skype, etc… ;
Favoriser et financer adéquatement les projets éducatifs en partenariat entre associations ;
Faire émerger les meilleures pratiques (best practices) ;
Sélectionner à niveau national/régional des « associations guide » pour faciliter le démarrage des associations de constitution plus récente, ou bien la mise en œuvre de projets d’envergure ;
Sélectionner, parmi les projets pédagogiques des associations, ceux qui sont « reproductibles » et « exportables » et favoriser leur diffusion (exemple : « L’ÉNA des enfants » de Zenaflam) ;
Lancer un concours international pour le meilleur travail (livre, podcast, vidéo, blogue) réalisé par les enfants pendant les activités FLAM ;

Mettre en relation les associations avec les lycées français (à niveau local aussi bien qu’en réseau global), à la recherche de synergies possibles.

Je juge aussi très importante la valorisation des prestations et du bénévolat. Elle permet d’attribuer la juste valeur – à la fois économique et morale – au travail, dévoué et silencieux, des bénévoles qui animent les associations FLAM aux quatre coins du monde.