Gilles Servanton, Conseiller des Français en Espagne pour la circonscription de Madrid, nous partage son analyse de la situation économique et sociale en Espagne, confrontée à la fois à une croissance soutenue et à des déséquilibres profonds qui impactent le quotidien des citoyens.
Pensez-vous que l’Espagne soit un modèle à suivre ? Comment expliquez-vous les résultats économiques espagnols ?
L’Espagne dans un passé récent a connu de très fortes récessions : en 2008 avec la crise immobilière, et en 2020 après le COVID. Les reprises de l’économie sont donc caractérisées par une croissance qui est en partie un rattrapage de ces décroissances. De plus, l’Espagne reste un pays attractif pour les investissements étrangers, notamment pour l’industrie, attirés par des bas salaires, malgré l’augmentation du salaire minimum. Ce point est renforcé par l’augmentation de l’immigration qui compense la faiblesse de la démographie et les salaires très bas versés à cette population, notamment dans le secteur agricole.
En conclusion, si la croissance espagnole repose sur une forte reprise du secteur touristique, une reprise de la consommation et des exportations, elle ne peut, selon moi, être un modèle du fait du prix payé par les salariés qui souffrent d’un pouvoir d’achat très faible.
Le pouvoir d’achat est une des préoccupations centrales des Français. Les Espagnols sont-ils satisfaits du leur ?
Comme je l’ai déjà souligné, les salariés ne bénéficient pas, pour la grande majorité, de rémunérations suffisantes pour faire face à la forte augmentation des prix du panier de la ménagère. De plus, la crise du logement est très grave avec des loyers qui augmentent démesurément, la demande étant beaucoup plus forte que l’offre.
En effet, de nombreux propriétaires préfèrent louer aux touristes à des prix beaucoup plus lucratifs. Cette situation engendre un rejet des touristes dans certaines régions comme la Catalogne. Enfin, dans un pays qui autrefois comptait une majorité de propriétaires, l’acquisition d’un logement est devenue inaccessible pour la majorité du fait des taux bancaires et de la forte hausse des prix causée par la concurrence avec des investisseurs étrangers disposant de moyens élevés.
En fait, la croissance espagnole ne profite pas à la très grande majorité des citoyens.
La France se caractérise actuellement par une instabilité politique importante. Le Premier ministre a souhaité, par le vote du 8 septembre, lier instabilité (ou stabilité) politique et situation budgétaire. En Espagne, la situation politique est-elle stable ?
L’Espagne est, pour moi, aussi instable que la France. Le Premier ministre se repose sur une coalition très fragile et très critiquée avec les indépendantistes basques et catalans. L’affaiblissement de la nation espagnole au profit des 17 autonomies se poursuit par des transferts de compétences, prix à payer pour être investi au pouvoir. En 2025, les négociations pour le vote du budget sont très incertaines et il est fort probable que le cadre budgétaire de 2023 sera prolongé pour la deuxième année consécutive.
Avez-vous quelque chose à ajouter ?
En conclusion, l’Espagne est un moteur pour l’économie européenne et mondiale avec un taux de croissance de 2,5 % prévu en 2025. En revanche, la fragilité de l’économie trop dépendante du secteur touristique, les bas salaires qui menacent la consommation et la forte crise du logement relativisent la vision idéaliste diffusée en Europe et en France en particulier.
