Si vous lisez ces lignes, c’est sans doute parce que vous êtes inscrit sur le registre des Français de votre Ambassade ou Consulat. Malheureusement, de plus en plus de Français ne font pas cette démarche. Par nonchalance souvent, par choix parfois, lorsqu’ils sont partis pour ne plus regarder en arrière. Mais beaucoup ne sont pas inscrits pour d’autres raisons : car ils se sentent trop éloignés de la France, notamment ceux qui possèdent également une autre nationalité. Les premières, secondes ou troisièmes générations de Français installés à l’étranger, qui se sentent parfois plus locaux que Français. C’est peut-être vous, vos enfants, ou bientôt vos petits-enfants…

DEUX PAYS, UNE IDENTITE

Il est impossible de savoir précisément combien de Français de l’étranger ont également une autre nationalité. D’après les rapports officiels, nous serions autour de 760.000. Mais le fait d’avoir deux nationalités – dans mon cas, la nationalité française et la nationalité argentine – n’est pas toujours quelque chose d’évident à vivre. Les personnes à qui l’on se présente cherchent souvent à savoir si l’on est davantage d’un pays ou de l’autre. Comme s’il fallait absolument choisir. Comme si on ne pouvait pas être de deux pays à la fois.

Saviez-vous que jusqu’en 1967 et un arrêt de la Cour Suprême, les États-Unis pouvaient ôter à un citoyen américain sa nationalité, uniquement car il avait pris part à une élection à l’étranger comme simple électeur ? Voter était alors compris comme un acte révélant une loyauté à l’égard d’un autre pays, et on ne pourrait être loyal à deux pays à la fois. La France n’a jamais eu une telle politique. Pour autant, ma conclusion a été simple : je n’ai jamais participé à aucune élection argentine, par peur que la France puisse un jour me le reprocher, et m’ôter cette partie de moi-même qu’est ma nationalité française.

Cette peur est à la fois irrationnelle et légalement infondée. Mais c’est une crainte, qui se réveille parfois, et même assez régulièrement, lorsque les politiques se souviennent qu’il existe des Français qui ont d’autres nationalités. Le débat, il y a quelques années, sur l’extension de la déchéance de nationalité en est l’illustration. Nous serions donc moins Français que les autres ?

DES FRANÇAIS AUXQUELS ON NE PEUT PAS RENONCER

Alors que fait la France pour ces Français ? De moins en moins. Elle vient par exemple de supprimer la Journée Défense et Citoyenneté. Certes, la plupart des organisateurs comme des participants s’en plaignaient : il s’agissait d’une journée de présentation de nos forces militaires, assez éloignée d’une explication sur notre vision française de la citoyenneté. Mais elle avait un avantage : chaque adolescent français recevait cette lettre lui rappelant que la France le reconnaissait, savait qu’il existait.

Que peut-on inventer pour renouer le lien ? Un Consul général de France me disait il y a peu que c’était à ces personnes de faire la démarche : apprendre le français, lire en français, s’intéresser à la politique française. Pas à la France. Mais comment, lorsque tout ce qui renforce le lien avec la France devient de plus en plus rare. Ou bien les lycées français ne sont-ils pas en train de devenir, partout dans le monde, lentement mais sûrement, hors de prix ? Comment faire en sorte que ces Français de passeport le soient aussi de cœur et de tête, si on les oublie ?

C’est une question que je me pose depuis longtemps et à laquelle je n’ai pas encore trouvé de réponse. Évidemment, le lien premier avec la France vient de ce que veulent bien nous transmettre nos parents et nos grands-parents. Mais n’y a t-il pas autre chose à inventer ? A l’ASFE, nous comptons sur vous, qui lisez cet article, pour nous aider à trouver des solutions. Nous ne pouvons pas accepter que la France renonce progressivement à ces Français. Ils sont une richesse rare : un vivier de talent et de connaissances, un pont vers d’autres cultures, qu’il nous appartient de valoriser.

Sophie Briante Guillemont
Secrétaire générale de l’ASFE