Ils travaillent dans des universités, des laboratoires et des centres de recherche partout dans le monde. Ils ont développé des expertises, intégré des réseaux scientifiques internationaux et, pour beaucoup, conservent un lien avec la France. Pourtant, les chercheurs français établis à l’étranger restent encore très peu identifiés et mobilisés par notre pays.
Une première enquête que nous avons menée en 2025 auprès de 563 chercheurs français à l’étranger permet de mieux comprendre leurs parcours, leurs attentes et surtout leur volonté de maintenir ou de développer des liens avec la France. Son objectif était notamment de mesurer l’intérêt d’une meilleure structuration de cette communauté scientifique française internationale. Les résultats dessinent un constat assez net : il existe à l’étranger un potentiel scientifique français considérable, mais encore largement sous-exploité.
Des départs qui ne signifient pas une rupture avec la France
Parmi les chercheurs interrogés, 73 % ont été formés en France, contre 27 % à l’étranger. Les raisons de leur installation hors de France sont diverses. Pour 34 %, le départ s’explique par une proposition d’emploi d’une université étrangère. 20 % indiquent bénéficier à l’étranger de moyens plus importants pour leurs recherches. 13 % ont, quant à eux, toujours vécu à l’étranger.
Cette mobilité scientifique ne signifie toutefois pas nécessairement une rupture avec la France. À la question d’un éventuel retour, seuls 11 % cherchent actuellement à rentrer. Mais 56 % aimeraient revenir à terme tout en estimant ce retour difficile. Un tiers, à l’inverse, ne l’envisage absolument pas.
Ces résultats invitent aussi à sortir d’une vision de la mobilité internationale uniquement pensée sous l’angle du « retour ». Un chercheur français installé durablement à Boston, Montréal, Londres, Singapour ou ailleurs peut constituer une ressource pour la France sans nécessairement revenir y vivre. L’enjeu est donc également de savoir comment maintenir et organiser ce lien à distance.
Une volonté forte de contribuer
C’est probablement l’un des enseignements les plus intéressants de cette enquête.76 % des répondants considèrent que les chercheurs français à l’étranger constituent une ressource insuffisamment valorisée par la France.Plus encore, 62 % déclarent qu’ils aimeraient participer à la vie de leur pays et lui apporter leur expertise, même s’ils n’y résident plus.
Cette disponibilité contraste avec la faiblesse des liens institutionnels existants.43 % des chercheurs interrogés déclarent n’avoir aucune relation avec les autorités françaises. À l’inverse, seulement 7 % indiquent être connus de leur ambassade ou de leur consulat et régulièrement sollicités.Autrement dit, la volonté existe. Les compétences existent. Les réseaux existent. Mais les instruments permettant de les identifier et de les mobiliser restent largement à construire.
Mettre les chercheurs français en réseau ?
La création d’un réseau ne répond évidemment pas aux mêmes besoins dans toutes les disciplines. 28 % des répondants considèrent d’ailleurs que la nationalité n’est pas un critère pertinent et que les relations scientifiques doivent avant tout s’organiser autour des disciplines. Mais 45 % seraient intéressés par davantage de relations avec d’autres chercheurs français à l’étranger, notamment pour identifier des possibilités de collaboration ou de cofinancement dont ils n’ont aujourd’hui pas connaissance. Seuls 11 % disposent déjà d’un lien institutionnel avec la France leur permettant de bénéficier de ce type de relations.
Une autre piste recueille un intérêt significatif : 46 % souhaiteraient pouvoir intégrer et consulter un annuaire des chercheurs français à l’étranger, qui permettrait notamment aux universités françaises de les identifier. Il ne s’agirait évidemment pas de créer un réseau fermé fondé sur la seule nationalité, mais plutôt de disposer d’un outil volontaire permettant de cartographier les compétences françaises présentes dans les grands écosystèmes scientifiques mondiaux et de faciliter leur mise en relation avec les acteurs français.
Passer d’une logique de « fuite des cerveaux » à une logique de réseau
Pendant longtemps, le départ des chercheurs a principalement été abordé à travers le prisme de la « fuite des cerveaux ». Cette question demeure évidemment importante, notamment lorsque des chercheurs quittent la France faute de postes, de financements ou de conditions de recherche suffisantes. Mais elle ne résume plus la réalité des mobilités scientifiques contemporaines.
La circulation internationale des chercheurs fait partie intégrante du fonctionnement de la recherche. L’enjeu pour la France n’est donc pas seulement de savoir comment les faire revenir, mais aussi comment travailler avec ceux qui sont déjà ailleurs. Un chercheur français installé à l’étranger peut contribuer à des projets de recherche avec des équipes françaises, faciliter des coopérations entre établissements, participer à des programmes d’expertise, identifier des opportunités scientifiques ou encore ouvrir l’accès à des réseaux internationaux. Encore faut-il savoir qu’il existe et lui permettre, s’il le souhaite, de rester connecté à l’écosystème français.
Mieux connaître pour mieux mobiliser
Cette enquête n’est qu’une première approche. Avec 563 réponses, elle n’a pas vocation à dresser une cartographie exhaustive de la recherche française à l’étranger. Elle révèle néanmoins une réalité qu’il serait dommage d’ignorer. La France dispose, au-delà de ses frontières, d’un formidable réseau de scientifiques dont une part importante souhaite continuer à contribuer à son développement scientifique.
La première étape pourrait être simple : mieux les connaître.Identifier, sur une base volontaire, les chercheurs français établis à l’étranger, leurs disciplines, leurs établissements et leurs domaines d’expertise permettrait ensuite d’imaginer des dispositifs adaptés : annuaire, réseaux thématiques, collaborations avec les universités et organismes de recherche français, mobilisation ponctuelle d’expertise ou encore accompagnement de ceux qui souhaitent revenir.
La présence de chercheurs français dans les meilleurs écosystèmes scientifiques mondiaux ne devrait pas seulement être regardée comme une perte potentielle pour la France. Elle peut aussi devenir une force, à condition que notre pays apprenne à maintenir le lien et à travailler avec eux.

