ASFE · Alliance Solidaire des Français de l'Étranger

Apprendre autrement grâce à la mémoire visuelle et aux supports ludiques

Marie-Neige Dubois est engagée dans le domaine éducatif et créatrice de contenus pédagogiques visuels, installée en Bulgarie depuis 18 ans. Elle développe des outils d’apprentissage pour aider les enfants en difficulté scolaire.

Elle intervient auprès d’enfants aux parcours scolaires complexes et conçoit des supports visuels et ludiques pour faciliter l’apprentissage de la lecture, de l’écriture et des bases en mathématiques.

Pouvez-vous vous présenter et expliquer votre parcours ?

Je m’appelle Marie-Neige Dubois. Je vis en Bulgarie depuis 18 ans.

Dans le cadre de notre engagement religieux, nous étions en contact avec des populations particulièrement vulnérables : des familles en grande précarité, des minorités, ainsi que de nombreux enfants issus d’orphelinats ou de structures d’accueil.

Parallèlement, mes propres enfants grandissaient, et j’ai moi-même été confrontée à certaines difficultés d’apprentissage. En l’aidant à apprendre à lire et à écrire, j’ai pris conscience de la difficulté que certains enfants peuvent rencontrer face aux apprentissages fondamentaux.

Comment est née votre vocation pour accompagner ces enfants ?

En observant les enfants que je côtoyais — beaucoup étaient scolarisés mais restaient pourtant analphabètes — j’ai ressenti le besoin d’agir. J’ai aussi été marquée par une amie famille d’accueil, qui accompagnait un enfant ayant accumulé d’importantes lacunes scolaires.

Petit à petit, j’ai commencé à créer du matériel pédagogique, principalement visuel, destiné à aider ces enfants à apprendre autrement.

Aujourd’hui encore, je développe ce type de contenu.

Selon vous, quelles sont les principales difficultés rencontrées par les enfants dans le système scolaire classique, notamment en Bulgarie ?

Il y a heureusement une meilleure compréhension aujourd’hui : les enseignants commencent à admettre que l’échec scolaire n’est pas forcément lié à un manque de travail, mais parfois à un trouble de l’apprentissage ou à un besoin d’accompagnement spécifique.

Cependant, ils sont souvent démunis.

Les classes comptent environ 25 élèves, les programmes sont très chargés, et les enseignants ne disposent ni du temps ni des outils nécessaires pour s’adapter aux besoins individuels. Je pense aussi qu’il existe un réel manque de formation pratique. Beaucoup de conférences sont organisées, mais elles restent souvent très théoriques. Il manque des solutions concrètes, directement applicables en classe.

Pourquoi avoir choisi les histoires, les personnages et les images comme outils pédagogiques ?

Je pense qu’il y a une part de créativité familiale. Mon grand-père inventait des histoires extraordinaires sur le vif, et cette imagination semble s’être transmise. Les idées me viennent naturellement. Elles se construisent dans ma tête, s’assemblent, et donnent naissance à des personnages ou à des scénarios pédagogiques.

J’utilise beaucoup les images et les récits parce qu’ils captent immédiatement l’attention des enfants. Aujourd’hui, les enfants vivent dans un environnement très visuel, très rapide. Leur capacité de concentration est souvent limitée. Il faut donc réussir à les accrocher.

Dans mes vidéos, j’essaie aussi de les impliquer activement : je pose des questions, je laisse un temps de réponse, je stimule leur participation.

Pensez-vous que la mémoire visuelle est suffisamment exploitée à l’école ?

Non, pas du tout. Je pense qu’il y a encore énormément à faire. Les enseignants devraient davantage connaître le fonctionnement de la mémoire. Le cerveau oublie naturellement ce qu’il n’utilise pas. Pourtant, à l’école, on passe souvent d’une notion à une autre sans revenir sur les précédentes. On reproche parfois aux élèves d’avoir oublié, alors que c’est un phénomène physiologique normal. Il faudrait organiser des répétitions régulières au moment où la mémoire commence à s’effacer.

Le système scolaire favorise-t-il davantage le bachotage que la réflexion ?

Oui, énormément. Dans beaucoup de matières, les élèves apprennent par cœur sans réellement construire leur pensée.

Par exemple, en littérature, on attend parfois d’eux qu’ils récitent exactement l’analyse proposée par l’enseignant, plutôt que d’exprimer leurs propres idées. On leur apprend à restituer, pas à structurer, argumenter ou théoriser. Avec l’arrivée de l’intelligence artificielle, cela devient encore plus problématique.

Votre engagement est bénévole. Qu’est-ce qui vous motive à continuer ?

Les retours positifs.

En partageant mon matériel, je me suis progressivement fait connaître en Bulgarie, et j’entends régulièrement que mes supports sont utiles. J’essaie de créer des outils simples, pratiques, faciles à reproduire, en tenant compte des contraintes matérielles des enseignants, notamment le manque de moyens pour imprimer. J’aimerais aussi, un jour, proposer une formation pour transmettre non seulement mes outils, mais aussi ma manière de penser et de créer.

Car un support seul ne suffit pas toujours : il faut aussi savoir comment l’utiliser.

Avez-vous été marquée par une réussite particulière ?

Oui, l’année dernière. J’ai accompagné un frère de 13 ans et sa sœur de 11 ans, qui n’avaient pratiquement jamais été scolarisés.

Ils n’avaient aucune base : ni lecture, ni écriture, ni compréhension des notions élémentaires comme le mot, la syllabe ou même la tenue du crayon. Entre janvier et juin, en environ 45 heures de cours, j’ai réussi à leur apprendre à lire et à écrire.

C’était très encourageant.

Ils étaient extrêmement motivés, ce qui a beaucoup aidé. Cela montre qu’avec les bons outils, du temps et une approche adaptée, des progrès remarquables sont possibles.

Quel message souhaitez-vous transmettre sur l’avenir de l’éducation ?

J’aimerais que l’on ose repenser l’école. Avec l’intelligence artificielle, les enfants devront développer d’autres compétences que la simple restitution de connaissances.

Personne ne pourra rivaliser avec une machine sur ce terrain. Il faut donc imaginer une école plus pratique, plus créative, plus humaine. Une école qui s’adapte davantage aux différents profils d’apprentissage. Les besoins des enfants sont variés, notamment selon leur histoire familiale ou sociale. On ne peut pas abandonner ceux qui n’entrent pas dans le moule.

Il y a, selon moi, énormément à réinventer.

Marie-Neige Dubois

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