Site icon ASFE · Alliance Solidaire des Français de l'Étranger

Crimes et agressions sexuels sur enfants : accompagner les familles, briser l’isolement et ouvrir la parole

Forte d’un parcours international au sein d’ONG et des Nations Unies, Alexia Awan a choisi de mettre son expertise au service du monde associatif en tant que bénévole. Administratrice de la Pituitary Foundation (https://www.pituitary.org.uk/) et présidente de l’ONG We Stand (https://westand.org.uk/) au Royaume-Uni, elle accompagne les familles confrontées aux crimes et agressions sexuels infligés aux enfants tout en plaidant pour une meilleure prise en charge par les institutions. Dans cet entretien, elle revient sur son engagement, les besoins exprimés par les familles et l’importance de briser les silences qui entourent encore ces crimes invisibles.

Vous avez un parcours international marqué par des expériences professionnelles en Afrique, en Asie et dans différents pays, notamment dans les ONG et les Nations Unies.  Comment ce parcours a-t-il influencé votre engagement ? 

Oui, j’ai effectivement un parcours assez international, avec des expériences de terrain dans plusieurs pays, en Afrique et en Asie notamment, dans le cadre d’activités professionnelles liées aux ONG et aux Nations Unies. Cela m’a donné une compréhension très globale des enjeux humanitaires et sociaux.

Pouvez-vous nous expliquer votre rôle actuel dans le milieu associatif et le fonctionnement des organisations dans lesquelles vous êtes impliquée ? 

Je voudrais surtout expliquer mon rôle actuel au sein de conseils d’administration.

Jusqu’en 2021 environ, j’étais salariée dans une ONG internationale. Puis, pour des raisons personnelles, j’ai décidé de ne plus être employée et de consacrer mon temps de manière bénévole aux ONG. Au Royaume-Uni, les conseils d’administration recrutent des membres qui assurent la gouvernance des organisations et veillent au respect des lois et des régulations.

Grâce à mon expérience professionnelle, j’ai obtenu un premier mandat comme membre du conseil d’administration de The Pituitary Foundation, une organisation qui accompagne les personnes atteintes de tumeurs de l’hypophyse qui entraînent différentes pathologies, dont une dont je suis moi-même atteinte. J’ai rejoint cette organisation en 2021.

Puis en 2025, j’ai obtenu un nouveau rôle : celui de présidente du conseil d’administration d’une ONG appelée We Stand. Cette organisation accompagne les parents et les personnes (non-auteurs des abus) s’occupant des enfants. Nous accompagnons toute famille vivant en Angleterre et au Pays de Galles, y compris des familles françaises installées sur place. Notre approche se focalise sur les parents et les personnes (non-auteurs des abus) s’occupant des enfants car :

Nos services comprennent plusieurs volets, tous gratuits : une ligne téléphonique nationale d’urgence pour les situations de crise ; un soutien psychologique individuel ; un soutien aux familles au travers d’ateliers, d’entraide entre familles, et des sessions de bien-être ; et un service juridique de conseil et de soutien.

Nous offrons également des ressources et des formations pour les professionnels qui interagissent avec les familles touchées par l’abus sexuel d’enfants tels que les services sociaux, les professionnels de santé, les personnels d’écoles etc. L’objectif est que tous ces acteurs soient mieux formés et mieux informés sur les réalités des violences sexuelles faites aux enfants et l’impact sur toute la famille.

Quels sont les besoins les plus urgents que vous avez identifiés auprès des familles que vous accompagnez ? 

Nous avons récemment réalisé une enquête auprès des familles que nous accompagnons. Environ 900 familles nous contactent chaque année. Nous avons reçu une quarantaine de réponses à ce questionnaire anonyme. Le premier besoin exprimé est très clair : être écouté sans jugement. Très souvent, les parents sont immédiatement perçus comme responsables ou coupables, alors que la réalité est beaucoup plus complexe.

Les situations sont très diverses. Les cas d’inceste sont très fréquents mais cela peut aussi être un enfant exposé à des prédateurs en collectivités (par exemple les enfants pris en charge en milieu social) ou en milieu sportif. Avec l’essor des réseaux sociaux, nous voyons aussi davantage de prédateurs en ligne.

Et il est souvent plus facile, socialement, de rendre les parents responsables. Ce phénomène touche tous les milieux : familles aisées, défavorisées, ou encore parents ou enfants en situation de handicap, ayant peu de ressources ou de connaissances pour protéger leurs enfants.

On retrouve aussi des auteurs très variés, souvent des membres de la familles (adultes et enfants), des personnes proches de la famille, des personnes dites de confiance ou des personnes en situation d’autorité (entraineur sportif ou encore chef religieux).  Il est très rare que l’auteur ne connaisse pas l’enfant avant de commettre le crime.

Il existe encore beaucoup de résistances autour de ces sujets. Les familles décrivent souvent un sentiment de peur, d’isolement, de perte de confiance et surtout une honte très profonde. L’isolement est aussi social : certains parents et personnes (non-auteurs des abus) s’occupant des enfants se retrouvent ostracisés.

Selon vous, quels réflexes la société civile devrait-elle adopter face à un parent qui se sent coupable dans ce type de situation ? 

Le premier élément essentiel est l’existence d’associations comme We Stand, qui offrent un espace d’écoute anonyme, sécurisé et sans jugement.

Il est crucial que les personnes puissent parler immédiatement à quelqu’un, notamment en situation de crise. Nous développons également des ressources en ligne, car les besoins ne surviennent pas uniquement pendant les horaires d’ouverture. Par exemple, un parent inquiet à trois heures du matin doit pouvoir trouver des réponses et être accompagné.

Plus largement, il existe un enjeu sociétal majeur. En France, par exemple, la commission d’enquête sur le traitement judiciaire des violences sexuelles met en lumière des réalités importantes. Elle est publique et accessible à tous sur le site de l’Assemblée Nationale. Les chiffres sont très élevés : environ 160 000 victimes par an selon la Commission indépendante sur l’inceste et les violences sexuelles faites aux enfants (CIIVISE), probablement sous-estimés. Cela signifie statistiquement que chacun connaît quelqu’un concerné, même sans le savoir.

Il est donc essentiel d’ouvrir la parole et de parler de ces sujets, même s’ils sont inconfortables.

Chiffres clés pour la France*

– 160 000 enfants victimes chaque année
– 1 enfant victime d’un viol ou d’une agression sexuelle toutes les 3 minutes
– Risque 4,6 fois plus élevé d’être victimes de violences sexuelles pour les enfants ayant une déficience intellectuelle ou une maladie/trouble psychique
– L’inceste représente environ 8 situations sur 10
– Seulement environ 1 % des agresseurs sont condamnés dans les situations d’inceste
– 5,4 millions d’adultes ayant subi des violences sexuelles dans l’enfance
– Coût annuel pour la société de 9,7 milliards d’euros**

*CIIVISE
**Coûts sanitaires – santé physique et mentale, coûts sociaux et médico-sociaux, coûts judiciaires et institutionnels ; et coûts indirects (productivité et pertes économiques)

Avez-vous constaté une évolution dans la prise de parole autour de ces crimes et délits ces dernières années ? 

Cela dépend beaucoup du point de départ de chacun. Personnellement, je me suis vraiment intéressée à ces sujets récemment, notamment à la suite de certaines affaires médiatisées et d’expériences proches. J’ai le sentiment que les choses évoluent, mais trop lentement.

Les personnes engagées depuis des décennies expriment souvent une forme de lassitude, car elles constatent peu de changements structurels. Le sujet reste largement absent des médias et encore très étouffé. Même lorsque la parole se libère, elle se heurte ensuite au système judiciaire, qui est vécu comme une nouvelle forme de violence et parfois comme de la torture (voir le Rapport du Comité contre la torture) lorsque les plaintes ne sont pas reconnues faute de preuves suffisantes.

Comment expliquez-vous les limites structurelles du système actuel ? 

Le problème est systémique et concerne toute la chaîne : services sociaux, police, justice, santé. Les professionnels sont rarement formés sur ces sujets. Lorsqu’un seul maillon n’est pas formé ou adapté, cela peut produire des décisions très graves : séparations familiales inadaptées, erreurs d’interprétation ou aggravation des traumatismes.

Je pense que les institutions sont le reflet de la société. Seuls 3 % des agresseurs sont condamnés pénalement, un chiffre qui tombe à 1 % dans les cas spécifiques d’inceste (chiffres de la CIIVISE). Trop de parents protecteurs sont aussi punis pénalement (amende et/ou emprisonnement) pour avoir protégé leurs enfants. Cette notion est souvent utilisée dans le système judiciaire bien qu’elle pose de vraies questions scientifiques. Cela peut conduire à des décisions contestables. Dans certains cas, des enfants sont retirés à leur parent protecteur à tort, ce qui crée un traumatisme supplémentaire.

La responsabilité est collective, il est parfois plus facile de ne pas affronter cette réalité extrêmement destructrice même sous son toit. Il est documenté que les crimes naissent dans des familles où cela existe de génération en générations (voir l’enquête ethnographique de Dorothée Dussy Le Berceau des dominations – Anthropologie de l’inceste ou le récit de Sophie Chauveau La Fabrique des pervers). Les victimes sont formatées pour se taire, pour devenir violeur à leur tour, pour s’auto détruire.

Comment vivez-vous personnellement cet engagement face à l’ampleur des situations rencontrées ? 

Cet engagement est profondément lié à ma vie personnelle et au fait que je suis mère. Je me projette dans ces parents. Je pourrais être à leur place. C’est une charge émotionnelle très forte. Il faut donc apprendre à garder une certaine distance pour se protéger.

Notre organisation adopte une approche prenant en compte des traumatismes (voir les orientations du système de sante Anglais concernant l’approche ‘trauma-informed’), c’est-à-dire que toutes nos actions sont construites en tenant compte des traumatismes vécus. Nous faisons également attention à la santé mentale de nos équipes et de nos bénévoles, qui sont exposés quotidiennement à des récits difficiles. Enfin, nous intégrons de plus en plus la parole des personnes concernées dans nos décisions. Nous sommes en train de développer un comité d’expérience vécue, afin que les familles puissent directement influencer nos programmes et nos orientations.

L’objectif est simple : que les personnes concernées soient au cœur des décisions, car ce sont elles qui connaissent le mieux les besoins réels.

 

Alexia Awan

 

Quitter la version mobile