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L’ambivalence du monde contemporain : entre guerres dévastatrices et protection de la biodiversité

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Alors qu’en cette fin du mois de janvier 2023, la guerre en Ukraine mais aussi la tension en Asie du Sud-Est et les nombreuses zones de conflit en Afrique sont autant de menaces mais aussi de réalisation de destruction massive, la conservation et même la réparation de la biodiversité s’imposent comme des sujets majeurs de préservation de la vie sur terre. Quel paradoxe ! La COP 15 biodiversité qui a débouché sur l’accord de Kunming Montréal adopté par 196 parties le 19 décembre 2022 est présenté comme un véritable pacte de paix avec la nature. Un certain nombre de liens croissants unissent la lutte contre le dérèglement climatique, l’adaptation au dérèglement climatique et la reconquête de la biodiversité.

L’accord qualifié d’historique passé en décembre 2022 a pour objectif « de prendre des mesures urgentes pour enrayer et inverser la perte de biodiversité afin de mettre la nature sur la voie de la reconstitution dans l’intérêt des personnes et de la planète en conservant et en utilisant durablement la biodiversité et en assurant le partage juste et équitable des avantages découlant de l’utilisation des ressources génétiques, tout en fournissant les moyens de mise en œuvre nécessaires ».

Pour y parvenir, quatre grands objectifs sont fixés pour 2050 :
•      utiliser et gérer durablement la biodiversité ;
•      partager équitablement les bénéfices liés à l’utilisation des ressources génétiques ;
•      mettre un terme à l’extinction des espèces menacées par l’homme ;
•      faire en sorte que les moyens techniques et financiers pour la mise en œuvre de ce cadre mondial soient acceptables pour toutes les parties notamment aux Etats en développement.

S’ajoutent à ces quatre objectifs, 23 cibles d’action à atteindre d’ici 2030, cibles qui peuvent être regroupées en trois catégories.

La première vise à lutter contre les menaces qui pèsent sur la biodiversité (cibles 1 à 8), avec un objectif auquel le Canada et l’Union européenne tenaient particulièrement, à savoir bénéficier d’un tiers de zones protégées d’ici 2030, qu’il s’agisse des zones d’écosystèmes terrestres, des eaux intérieures, des eaux côtières ou des eaux marines dégradées. À ce premier objectif s’en ajoute un second qui est la conservation par un système d’aires protégées de 30 % du territoire qu’il s’agisse des zones terrestres ou marines. Cet objectif de 30 % apparaît comme un progrès notable mais en réalité, il est mondial et non pas national, ce qui laisse à chacun le soin de se reposer sur son voisin… il est insuffisant et surtout il est extrêmement flou puisqu’il ne précise pas les critères de protection ni le degré de la protection ni les activités qui ne peuvent être autorisées.

Un autre objectif dans cette première catégorie a été particulièrement mis en valeur : la réduction de moitié au moins du risque global lié aux pesticides et produits chimiques dangereux. Mais là aussi, le texte ne précise pas de quels produits il s’agit, ni du modèle agricole à mettre en place.

La seconde catégorie concerne l’utilisation durable de la biodiversité et le partage des bénéfices. Il s’agit d’un sujet très délicat qui concerne en particulier l’usage des ressources biologiques des pays du Sud pour la fabrication de médicaments et cosmétiques. Le texte vise à établir « un mécanisme mondial de partage des avantages découlant de l’utilisation des informations sur les séquences numériques, les ressources génétiques y compris un fonds multilatéral ». La cible 10 prévoit de veiller à ce que « les superficies concernant l’agriculture, l’aquaculture, la pêche et la sylviculture soient gérées de manière durable notamment par l’utilisation durable de la biodiversité y compris par une augmentation substantielle de l’application de pratiques respectueuses de la biodiversité telle que l’intensification durable de l’agroécologie et d’autres approches innovantes« .

Enfin, la 3ème catégorie concerne les outils et solutions proposés pour mettre en œuvre l’intégration. L’objectif est de faire en sorte que les grandes entreprises et institutions financières transnationales contrôlent leurs risques et leur impact sur la biodiversité et fournissent des informations correctes. Si le texte final ne contient pas d’obligations mais un simple encouragement, il prévoit néanmoins d’identifier d’ici à 2025 et d’éliminer, supprimer ou réformer les incitations ; y compris les subventions néfastes pour la biodiversité d’une manière proportionnée, juste, équitable et efficace tout en les réduisant substantiellement et progressivement d’au moins 500 milliards de dollars des États-Unis par an d’ici 2030. Il s’agit de supprimer à terme les subventions accordées aux produits toxiques pour la biodiversité.

Parallèlement, la cible 19 prévoit d’augmenter le total des ressources financières liées à la biodiversité provenant des pays développés y compris de l’aide publique au développement vers les pays en développement, en particulier les pays les moins avancés, les petits états insulaires ainsi que les pays à économie en transition, pour atteindre au moins 20 milliards de dollars par an d’ici 2025, 30 milliards de dollars par an d’ici 2030. Cette obligation de financement incombe aux pays développés et aux pays qui assument volontairement les obligations des pays développés, ce qui intègre les États-Unis, la Chine ou les pays arabes. Cette somme est en réalité très modeste et bien loin des 500 milliards d’euros nécessaires pour préserver la biodiversité.

En définitive, il y a donc, dans cet accord, des avancées notables mais rien n’assure que les engagements qui sont pris seront tenus. Le doute est d’autant plus permis que les précédents engagements pris notamment à Aïchi n’ont pas été tenus. S’agissant plus précisément des entreprises, l’obligation de prendre en compte l’impact biodiversité va s’imposer comme s’est imposée l’obligation de prendre en compte le risque climatique. En raisonnant par analogie, on peut considérer que ce sujet a entre 5 et 10 ans de retard par rapport au premier. Malgré ses faiblesses, cet accord marque une étape importante dans les efforts que l’humanité a à faire pour préserver la vie sur terre.

Corinne Lepage, ancienne ministre de l’Environnement.
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