Chercheur en écologie marine installé aux États-Unis, Jérôme Pinti consacre ses travaux à l’étude des requins, des océans et du rôle des écosystèmes marins face au changement climatique. Il défend une science tournée vers l’action et les décideurs publics. Il revient sur son parcours, les défis de son métier et les enjeux environnementaux qui façonneront les prochaines décennies.
Comment êtes-vous devenu chercheur en écologie marine ?
J’ai commencé par une classe préparatoire à Nice avant d’intégrer une école d’ingénieurs à Paris. Au départ, je ne me destinais pas particulièrement aux États-Unis et je m’intéressais davantage aux questions environnementales en Europe. C’est en découvrant les possibilités de doubles diplômes que j’ai réalisé qu’il existait des formations consacrées aux océans, un domaine qui me passionnait depuis toujours.
J’ai ensuite poursuivi mes études au Danemark, où l’on m’a proposé de rester pour préparer un doctorat. Après cette expérience, je suis parti aux États-Unis pour poursuivre mes recherches.
Sur quoi portent aujourd’hui vos travaux ?
Je travaille principalement sur les requins et les grands écosystèmes marins, en particulier leur capacité à stocker le carbone de manière naturelle. Mon objectif est de mieux comprendre leurs déplacements en combinant des données issues du marquage des animaux avec des observations satellites. Ce projet, soutenu notamment par la NASA, permet de relier des données recueillies directement sur le terrain avec des outils de modélisation à grande échelle.
Aujourd’hui, je suis chercheur au Gulf of Maine Research Institute (GMRI), un institut de recherche indépendant qui accorde une grande importance à l’impact concret des travaux scientifiques sur les communautés et les politiques publiques.
Pourquoi est-il important que la recherche ait un impact concret ?
Lorsque je travaillais dans une université, j’avais l’impression que la réussite d’un chercheur reposait surtout sur le nombre d’articles publiés. J’ai rapidement ressenti le besoin de travailler sur des recherches plus appliquées, capables d’aider directement à la prise de décision.
La recherche fondamentale reste indispensable, mais il faut aussi réussir à traduire ces connaissances en outils utiles pour les gestionnaires, les décideurs ou les citoyens.
Avez-vous un exemple concret de cet impact ?
Oui. Je participe notamment à des groupes d’experts qui conseillent les autorités sur la gestion des ressources marines.
Par exemple, certaines recommandations ont permis de réduire de manière très importante la mortalité accidentelle des tortues marines capturées lors des activités de pêche. Ce sont parfois des changements techniques qui peuvent sembler modestes, mais leurs effets sur la conservation des espèces sont considérables.
Comment la recherche est-elle affectée par les évolutions politiques actuelles aux États-Unis ?
Ces dernières années ont été compliquées. Les financements publics sont devenus plus difficiles à obtenir et les appels à projets se sont fortement réduits.
Notre institut a la chance de bénéficier également de financements privés, ce qui nous permet de maintenir nos activités, mais l’incertitude reste importante, notamment pour les jeunes chercheurs qui souhaitent lancer leurs propres projets.
Quels sont aujourd’hui les principaux défis de l’écologie marine ?
Le changement climatique constitue évidemment le défi majeur.
Nous cherchons à comprendre comment les écosystèmes marins vont évoluer, mais aussi comment les océans peuvent contribuer à limiter les effets du réchauffement climatique. Les océans jouent un rôle essentiel dans le stockage du carbone et il est indispensable de mieux comprendre ces mécanismes.
Il faut également anticiper les conséquences sur les ressources halieutiques, dont dépendent des millions de personnes à travers le monde.
Comment se déroule concrètement votre travail de chercheur ?
Mon activité se partage entre trois volets.
Il y a d’abord le travail de terrain, qui consiste notamment à capturer des requins afin de leur poser des balises électroniques avant de les relâcher. L’objectif est de suivre leurs déplacements tout en limitant au maximum leur stress.
Une autre partie importante de mon travail consiste à analyser les données recueillies, qu’elles proviennent des satellites, des balises ou des campagnes d’observation.
Enfin, nous développons également des modèles informatiques qui permettent de simuler le fonctionnement des océans et d’étudier différents scénarios liés au changement climatique.
Quelle découverte scientifique vous a le plus marqué ?
Pendant mon doctorat, j’ai travaillé sur le rôle des poissons dans le stockage du carbone océanique.
À l’époque, la plupart des recherches considéraient surtout le phytoplancton comme principal acteur de ce phénomène. Mes travaux ont permis de montrer que les poissons jouent eux aussi un rôle important dans le transfert du carbone vers les profondeurs de l’océan, notamment grâce à leurs migrations verticales quotidiennes et aux particules qu’ils produisent.
Cette contribution avait été largement sous-estimée jusqu’alors.
Si vous deviez résumer votre travail en une phrase ?
Mon objectif est de produire les connaissances scientifiques nécessaires pour aider les écosystèmes marins et les sociétés humaines à mieux s’adapter aux grands défis environnementaux.
