Cette semaine, nous avons fait le choix d’interroger trois personnes* actuellement au Vénézuela, un français, conseiller consulaire – Daniel Duffaud – ainsi que deux vénézuéliens sur les évènements qui se produisent dans ce pays afin de mieux en comprendre le sens, la portée et en cerner les potentiels enjeux.

SITUATION SUR PLACE

Le pays connaît actuellement d’importantes pénuries alimentaires et de médicaments ainsi qu’une hyperinflation. Le FMI prévoit, en effet, une inflation de 10 millions pour cent en 2019. Plus de deux millions et demi d’habitants ont déjà fui le Vénézuela en 3 ans. Selon des experts, cet exode devrait atteindre les 5 millions avant la fin de l’année.

Le quotidien de la population en est donc devenu très complexe. “Avec cette hyperinflation, tout a changé, et les partisans de Maduro ne croient plus aux paroles du gouvernement” nous explique aujourd’hui ce commerçant. “Je vis à Caracas et nous n’avons accès à l’eau qu’un jour par semaine, voire deux par chance. Il y a des endroits où des personnes en sont privées depuis plus d’un an. La situation des services dans certaines zones est encore pire car le courant est coupé arbitrairement quotidiennement. Maduro vient d’augmenter le salaire minimum à 18.000 Bs. Par mois, ce qui équivaut à 7$ alors qu’une boîte d’oeufs coûte 10.000 Bs (4$). Il y a beaucoup de malnutrition.

Du côté de l’éducation, les enfants se voient dans l’obligation de quitter l’école en raison des frais de scolarité trop élevés et surtout du fait du manque d’enseignants. Les écoles publiques enseignent aujourd’hui selon l’idéologie du gouvernement, raison pour laquelle les parents essaient de financer un enseignement privé – ce qui devient de plus en plus difficile. Les médicaments sont aussi très difficiles à trouver. Le gouvernement a censuré les moyens de communication, à tel point que les réseaux sociaux deviennent notre seule source d’informations. C’est donc pour cette raison et bien d’autres que la population vénézuélienne se trouve désemparée et veut une solution rapide. »

RETOUR SUR LES EVENEMENTS DU 23 JANVIER

Juan Guaido, principal opposant de Nicolas Maduro, âgé de 35 ans et à la tête de l’Assemblée nationale, s’est proclamé le 23 janvier président du Vénézuela par intérim. Pour Daniel Duffaud, conseiller consulaire, « ceci ne constitue ni un coup d’état ni une autoproclamation ».

« L’élection de Maduro en mai 2018 n’a aucune légalité ni légitimité. L’élection de mai n’a pas été reconnue par les principaux pays démocratiques du monde. Elle n’a pas non plus été reconnue par les partis d’opposition présents à l’Assemblée nationale. Le seul organe politique vénézuélien à posséder la légitimité des urnes et la légitimité constitutionnelle est l’Assemblée nationale. Tous les autres sont couverts à 100% par le régime de Maduro. Le 5 janvier 2019, l’Assemblée Nationale a entamé son mandat législatif constitutionnel pour 2019 et a nommé un nouveau bureau soutenu par TOUS les partis politiques de l’opposition. Juan Guaidó est le nouveau président de l’Assemblée nationale.

Le 5 janvier 2019, l’Assemblée Nationale a entamé son mandat législatif constitutionnel pour 2019 et a nommé un nouveau bureau soutenu par TOUS les partis politiques de l’opposition. Juan Guaidó a été élu président de l’Assemblée nationaleConformément à la Constitution, un président élu doit être assermenté devant l’Assemblée nationale (article 231 de la Constitution vénézuélienne).” Or, le 10 janvier date du début de son mandat, Nicolas Maduro, n’a pas prêté serment devant l’Assemblée Nationale, mais devant le Tribunal Supérieur de Justice. Le président, élu en mai dernier a avancé le manque de légitimité de l’Assemblée nationale -seule institution aux mains de l’opposition- pour justifier ce choix. La Constitution prévoit que l’absence de serment devant l’Assemblée nationale ne peut entériner son serment devant un autre organisme. L’Assemblée nationale, par la voix de son président Juan Guaidó a constaté la vacance de la présidence au Venezuela, du fait de son illégitimité et a donc procédé à la prise en charge automatique du pouvoir exécutif telle que prévu par le texte constitutionnel. Il est ainsi devenu président par intérim jusqu’à la tenue de nouvelles élections dans un délai de 30 jour.

Le régime de Maduro a violé à plusieurs reprises la constitution nationale (nomination de juges a contretemps, convocation à élection d’une constituante sans référendum, élections sans garanties, etc.) et c’est pourquoi l’Assemblée est tenue de préserver l’ordre constitutionnel. Le 23 janvier, Guaidó n’a ni “juré” ni s’est  “autoproclamé”. Ce que Guaidó a fait le 23 janvier a été d’accepter la responsabilité de former un gouvernement intérimaire de 30 jours. Ce delai a été fait de manière à permettre à Maduro de proposer un arrangement. En ne le faisant pas et en menaçant davantage (arrestation de Guaidó, entre autres), le 23, l’Assemblée Nationale, par l’intermédiaire de Guaidó, a décidé d’assumer temporairement le pouvoir exécutif de la République.”

Le commerçant, revient sur les faits qui se sont déroulés le 23 janvier : “Un grand nombre de Vénézuéliens a marché en soutien au Président de l’Assemblée nationale, Juan Guaidó. Les rues du Venezuela étaient remplies de citoyens, dont l’espoir était de sortir de ce gouvernement. Sur le parcours, contrairement à d’autres marches, l’enthousiasme, la joie, la paix respirait […]. On ne parlait qu’avec optimisme et le soutien international a fait la différence dans cette marche. »

SOUTIEN DE LA COMMUNAUTE INTERNATIONALE

Les Etats-Unis, le Canada, la Colombie, le Brésil, l’Argentine, le Chili, le Paraguay, le Panama, le Honduras, le Guatemala, le Costa Rica et le Pérou ont reconnu officiellement Juan Guaido comme président dès le 24 janvier. Emmanuel Macron a également témoigné de son soutien à l’égard de Juan Guaido, qui l’a vivement remercié. L’Union européenne a, quant à elle, appelé à écouter la voix du peuple et demandé des élections libres et crédibles. Cuba, la Russie et le Mexique ont renouvelé leur soutien à Nicolas Maduro. Maduro semble de plus en plus isolé sur le plan diplomatique même s’il continue de bénéficier du soutien de l’armée.

A cette évocation, Soraya Sanz, retraitée, nous répond “Depuis des années, nous n’avons pu compté sur le soutien de personne. La propagande du régime et en général des régimes complices en particulier celui des Castro a créé des matrices d’opinion déformées, et d’ailleurs ils le font encore quand ils parlent de l’auto-proclamation de Guaidó. 20 ans sans compter de soutien, à l’exception de cas isolés… Recevoir le soutien des pays, des gouvernements, est une récompense qui ouvre le chemin vers la liberté et la démocratie […] Hier, 22 morts et 175 personnes incarcérées ont été dénombrées. Ça fait peur, mais le plus effrayant c’est que Cuba a vécu 60 ans avec un régime oppresseur et monarchiste et Chavez a promis que cette marée de bonheur se répandrait au Venezuela. La destruction de l’industrie du pétrole, de l’agriculture, de l’élevage, de l’exploitation minière, font peur et le plus effrayant est que ce régime a fait des concessions de plein droit à la Chine et la Russie et qu’il doit continuer d’en faire pour couvrir ses dettes énormes.”

Quant à la question de l’évolution de la situation dans les jours et mois à venir, Daniel Duffaud répond « Tout dépend de la pression internationale. Si celle ci se renforce, ET TOUCHE AU PORTE MONNAIE du régime, il est possible que ses divisions internes ne soient plus soutenables. En cas de cassure, un accord rapide pourrait être trouvé. C’est le meilleur scénario, mais même celui-ci coûtera probablement plusieurs centaines de morts. »

Soraya Sanz conclue « c’est une situation sans précédent inédite et complexe, de nombreux aspects doivent être considérés pour anticiper l’avenir. Ce qui est souhaitable est qu’il y ait une façon raisonnable et pacifique de sortir du régime actuel. »

*Toute personne vivant actuellement au Vénézuéla et souhaitant apporter un autre point de vue que celui ici exprimé peut bien entendu nous écrire pour nous livrer son témoignage.