Chères élues, chers élus,

Cinquante-sept ans après son indépendance, l’Algérie est en train d’ouvrir une nouvelle page de son histoire. Abdelaziz Bouteflika, figure fondatrice du Front de libération national (FLN) dont il entretenait la flamme à la tête du pays depuis vingt ans, a décidé de ne pas se représenter à un cinquième mandat. Le peuple, porté par une extraordinaire jeunesse et mû par une soif de justice sociale et de liberté, est dans la rue. Depuis trois semaines, dans un climat pacifique qu’il faut saluer, les manifestations rythment la vie quotidienne, d’Alger à Tizi-Ouzou, d’Oran à Constantine. Pour autant, nul ne sait de quoi sera fait l’avenir de l’un des plus grands pays d’Afrique, doté d’immenses richesses mais vivant dans la misère, porte d’entrée de la région sahélienne et situé en face de la France avec laquelle il entretient des relations souvent compliquées dues à un passé commun.

Il faut se garder de tout excès d’optimisme, mais cette « révolution de velours » paraît irréversible, tellement la population dans son ensemble s’affiche déterminée. Je ne vois pas, personnellement, comment le pouvoir, traversé par de fortes influences claniques, pourra jouer longtemps la montre dans l’espoir de garder la main sur l’Algérie. La période de transition annoncée, avec l’organisation d’une conférence nationale préalable à un changement de la constitution – et donc de régime -, est la meilleure des formules pour tout le monde : pour le pouvoir, qui éviterait ainsi une fin humiliante à la Ben Ali, en Tunisie, ou à la Moubarak, en Egypte ; pour la population également, peu disposée à sacrifier le sang de ses enfants comme elle le fit dans les années 1990. Cette transition peut néanmoins prendre du temps et installer une période d’incertitudes, ce qui n’est jamais bon.

Certains acteurs peuvent effectivement avoir intérêt à ce que le changement dégénère ou tarde à se mettre en place. Les deux grandes inconnues de la révolution algérienne sont l’armée et les forces islamistes. La première a toujours joué un rôle aux côtés du FLN : est-elle prête à épouser la cause du peuple en rognant sur ses privilèges ? Les secondes, certes divisées et en perte de vitesse aujourd’hui, savent quant à elles toujours profiter du désordre : l’expérience des printemps arabes, à partir de 2011, montre qu’il faut rester vigilant.

Un appel d’air démocratique souffle sur l’Algérie. Il faut à présent espérer que les Algériens ne se le fassent pas confisquer. Alors que leur destin leur appartient, j’ai aussi une pensée pour tous les expatriés français vivant de l’autre côté de la Méditerranée et les ressortissants franco-algériens qui vivent ces heures historiques. 

Jean-Pierre Bansard