Parce que les parcours des Français établis hors de France sont aussi variés que les pays dans lesquels ils vivent, l’ASFE souhaite régulièrement donner la parole à celles et ceux qui font vivre cette communauté au quotidien.
Depuis la Turquie, Belgin Özdilmen Gürhan, conseillère des Français de l’étranger, est allée à la rencontre de Cemil Aydin, franco-turc installé à Hatay, dans le sud-est de la Turquie. Une région souvent moins connue des Français de Turquie, loin des grandes métropoles comme Istanbul, Ankara ou Izmir.
À travers cet entretien, réalisé au plus près du terrain, Cemil Aydin raconte son retour à Hatay après plusieurs décennies passées en France, sa nouvelle vie, la transmission du français à sa fille et la manière dont sa famille entretient ses liens avec la France.
Un témoignage personnel qui illustre, à sa manière, la diversité des parcours, des attaches et des expériences qui composent aujourd’hui la communauté française à l’étranger.
Belgin : « On imagine souvent les Français de Turquie s’installer à Istanbul, voire à Ankara ou Izmir. Votre parcours est différent puisque vous avez choisi de vivre à Hatay, dans le sud-est du pays. Qu’est-ce qui vous a conduit à faire ce choix, après plusieurs années passées en région parisienne ? »
Cemil : « Pour nous, le choix de Hatay était assez naturel finalement. Nous sommes tous les deux originaires de cette région. Moi, je suis parti en France il y a environ trente-deux ans. J’ai vécu toute cette période en région parisienne. Mon épouse m’a rejoint en France il y a une dizaine d’années.
Nous avons vraiment aimé notre vie en France. Nous y avons construit beaucoup de choses, nous y avons nos souvenirs, nos amis, notre vie de famille… et notre fille est née à Paris. Nous n’avons jamais vécu notre vie en France comme quelque chose de provisoire.
Mais avec le temps, l’envie de revenir vers nos racines est devenue de plus en plus présente. Nous avions envie de retrouver notre famille, notre terre, notre région, et aussi de faire découvrir tout cela à notre fille.
Après trente-deux ans d’absence, pour moi, revenir à Hatay a été assez particulier. On retrouve des endroits que l’on connaît depuis l’enfance, des visages, des odeurs, des habitudes… mais en même temps, tout a changé, et nous avons changé nous aussi.
Nous avons donc eu besoin de nous réadapter. Mais nous sommes heureux d’être revenus.
C’est un peu comme si nous avions refermé un chapitre de notre vie en France pour en commencer un nouveau ici, sans pour autant effacer tout ce que nous avons vécu en France. »
Belgin : « S’installer dans un autre pays, c’est aussi reconstruire ses repères professionnels et personnels. Vous avez aujourd’hui une activité à Hatay : pouvez-vous nous raconter ce que vous faites et comment vous avez construit cette nouvelle vie professionnelle ? »
Cemil : « Pour être honnête, actuellement nous ne travaillons pas au sens classique du terme. Nous sommes plutôt dans une période où nous essayons de construire notre nouvelle vie.
Nous avons conservé une SCI en France, qui est toujours active, donc cela nous permet d’avoir une continuité avec notre vie française.
Ici, nous avons un grand terrain et nous nous occupons beaucoup de cela. Nous essayons de planter des oliviers, de la vigne, de voir ce que nous pouvons faire avec cette terre. Nous réfléchissons à différents projets, mais nous prenons notre temps.
Après avoir passé autant d’années en région parisienne, nous avions aussi envie de changer complètement de rythme. Ici, nous avons la terre, le jardin, la nature… C’est une autre façon de vivre.
Et puis il y a notre fille. Nous avons beaucoup de temps à lui consacrer, à son école, à son éducation, à ses activités. C’est aussi une partie très importante de notre nouvelle vie.
Pour le moment, nous sommes encore en train de chercher notre chemin. Nous ne savons pas exactement où tout cela va nous mener, mais nous sommes heureux de prendre le temps de le construire tranquillement. »
Belgin : « Vous êtes franco-turc et votre épouse l’est également. Votre fille grandit donc avec une double culture qui fait partie intégrante de son histoire familiale. Comment cette double appartenance se traduit-elle concrètement dans votre quotidien et dans son éducation ? »
Cemil : « Pour nous, c’est quelque chose de très naturel. Nous n’avons jamais voulu choisir entre la France et la Turquie.
J’ai vécu trente-deux ans en France, mon épouse y a vécu une dizaine d’années, et notre fille est née à Paris. Donc forcément, la France fait partie de notre famille.
Mais nous sommes aussi originaires de Hatay, nous avons nos racines ici, notre famille, notre histoire. Aujourd’hui, notre fille grandit dans cet environnement-là.
Nous voulons simplement qu’elle connaisse les deux. Qu’elle sache d’où viennent ses parents, qu’elle connaisse la culture turque, mais qu’elle garde aussi tout ce qui vient de la France.
Pour moi, le plus beau serait qu’elle puisse se sentir chez elle dans les deux pays. Quand elle est en France, qu’elle ne se sente pas étrangère. Et quand elle est en Turquie, qu’elle soit également parfaitement à l’aise.
Nous ne voulons pas qu’un jour elle se demande : « Est-ce que je suis française ou turque ? »
Nous voulons simplement qu’elle puisse répondre : « Je suis les deux. »
C’est une richesse que nous essayons de lui transmettre naturellement, sans lui mettre de pression. »
Belgin : « Pour les familles binationales, la transmission de la langue française peut être un véritable choix du quotidien, particulièrement lorsque l’environnement est majoritairement turcophone. Pourquoi avez-vous fait de la transmission du français une priorité pour votre fille et comment entretenez-vous cette langue au quotidien ? »
Cemil : « Le français est très important pour nous, surtout parce que notre fille est née à Paris et qu’elle parle très bien français.
À la maison, nous continuons à parler français avec elle. Elle comprend parfaitement et elle s’exprime très bien.
Mais aujourd’hui, notre principal problème est ailleurs : nous aimerions vraiment qu’elle apprenne à lire et à écrire en français.
Et ce n’est pas si facile ici.
Elle va dans une école privée où elle s’est très bien adaptée. Elle apprend plusieurs langues : elle parle français, turc, anglais et elle a également des notions d’arabe. C’est formidable pour elle.
Mais malheureusement, dans son école et autour de nous, il est beaucoup plus facile de trouver des cours d’allemand que de trouver quelqu’un qui puisse réellement lui apprendre le français écrit.
C’est quelque chose qui nous préoccupe un peu. Nous ne voulons pas que le français reste seulement une langue qu’elle parle avec ses parents. Nous aimerions qu’elle puisse lire un livre en français, écrire une lettre, faire des études en français si elle le souhaite plus tard.
C’est probablement le seul vrai problème que nous rencontrons depuis notre retour à Hatay : nous avons une enfant qui parle très bien français, mais nous avons du mal à trouver ici la personne qui puisse lui apprendre correctement à lire et à écrire en français.
Nous cherchons encore une solution, parce que pour nous, c’est vraiment important de lui transmettre cette partie de son histoire. »
Belgin : « Vivre loin de France ne signifie pas nécessairement s’en éloigner. La langue, la famille, les habitudes, les voyages ou encore les échanges avec ses proches permettent à chacun d’entretenir ce lien à sa manière. Qu’est-ce qui vous permet aujourd’hui de rester connecté à la France depuis Hatay ? »
Cemil : « Après trente-deux ans en France, on ne peut pas simplement tourner la page et dire : « Maintenant, je suis en Turquie et c’est terminé. »
La France fait partie de ma vie. Elle fait partie de notre famille.
Nous avons nos amis, nos souvenirs, nos habitudes, notre vie que nous avons construite là-bas. Nous avons aussi conservé notre SCI en France, donc nous avons toujours un lien concret avec le pays.
Et puis il y a notre fille. Elle est née à Paris. Elle est française. À travers elle, la France sera toujours présente dans notre famille.
Nous parlons français à la maison, nous gardons nos contacts avec nos proches, nous retournons en France lorsque nous en avons l’occasion.
Mais je crois surtout que le lien avec la France est devenu quelque chose d’intérieur. Même en vivant ici, je garde trente-deux années de ma vie avec moi.
Aujourd’hui, je ne dirais pas que nous avons quitté la France. Je dirais plutôt que nous avons déplacé notre quotidien en Turquie, tout en gardant une partie de notre vie et de notre cœur en France. »
Belgin : « Les parcours des Français établis hors de France sont extrêmement différents selon les pays, les régions et les histoires personnelles. Qu’aimeriez-vous dire à un Français qui envisage de partir vivre à l’étranger ? »
Cemil : « Je lui dirais de ne pas avoir peur de changer de vie, mais de bien réfléchir à ce qu’il souhaite vraiment.
Partir vivre ailleurs, ce n’est pas seulement changer de maison ou de pays. C’est changer ses habitudes, ses repères, parfois même sa manière de voir certaines choses.
Et je le sais particulièrement bien parce que, même en revenant dans ma région d’origine, j’ai dû me réadapter. Après trente-deux ans en France, je ne suis plus exactement la même personne que lorsque je suis parti.
Il faut donc accepter de redécouvrir un pays que l’on croyait connaître.
Mais je pense que c’est aussi ce qui est beau. On découvre un autre rythme, d’autres personnes, une autre façon de vivre. On apprend beaucoup sur le pays, mais aussi sur soi-même.
Et surtout, je dirais qu’il ne faut pas croire qu’il faut abandonner une partie de soi pour en adopter une autre.
Nous sommes un peu entre les deux cultures. Nous aimons la France, nous aimons la Turquie, et nous sommes heureux de pouvoir transmettre ces deux histoires à notre fille.
Aujourd’hui, nous sommes seulement au début de notre deuxième année à Hatay. Nous sommes encore en train de nous installer, de retrouver nos habitudes et de construire nos projets.
Mais lorsque je regarde notre fille, je me dis que nous avons peut-être réussi quelque chose d’important : elle est née à Paris, elle grandit maintenant à Hatay, elle parle plusieurs langues et elle découvre deux cultures.
Pour nous, ce n’est pas une séparation entre deux mondes. C’est plutôt une façon d’avoir deux mondes dans une même famille. »
